ANAGRAMME

Elle venait de recevoir les résultats de la choriosynthèse. 38 ans, un peu tard pour se décider à être mère !… Elle sentait la nécessité de prendre quelques précautions, entre autres, s’assurer que le fœtus allait bien et le savoir le plus tôt possible, afin d’éviter les larmes, la peur, l’attente désespérée ; ne pas risquer une interruption de grossesse à presque cinq mois comme son amie Suzanne.
Et voilà, cette petite chose était dans son ventre depuis peu -deux mois et demi- et elle apprenait par courrier que tout allait pour le mieux, et que son sexe était : masculin. Etrange impression de perdre soudain la possibilité du féminin, même si c’est un garçon qu’elle pensait, qu’elle souhaitait (?) attendre.
Dans l’immédiateté de la nouvelle, elle sut qu’il se nommerait Clément. Ce prénom ne lui était jamais venu à l’esprit, ni à celui du père de l’enfant d’ailleurs.

Il s’appellerait Clément, c’était une évidence.

Avril 1986
Elle s’est enfin décidée. Elle fera le voyage avec ce groupe d’une douzaine de personnes ; elle ne les connaît pas, et espère qu’il n’y aura pas trop de vieux pied-noirs nostalgiques. Une chose la rassure : elle a une chambre en demi-pension dans le même hôtel que tout le monde, mais ensuite, elle sera libre de ses mouvements, libre de se désolidariser du groupe.
Elle retrouve les autres à l’aéroport de Marignane. D’emblée, alors qu’elle se présente, un homme qui pourrait être son père, l’embrasse chaleureusement ; à quoi elle réagit en reculant – pour qui vous prenez-vous, monsieur, pas tant de familiarité…-
Pendant le vol, un médecin lui donne des nouvelles du pays, ce qu’est l’Algérie devenue ; il dit les manques, les espoirs ; il dit le bonheur de la population algérienne d’être désormais soignée par des médecins algériens.

Atterrissage à Zenata
Ciel léger, lumière étrange, intense, le bleu du ciel de l’aïeule.
Le bleu du pays d’origine, bleu disparu du souvenir, bleu de nulle part ailleurs, bleu de l’enfance

Elle ne sait pas par où commencer.
Elle ne veut pas se reposer ; elle n’est pas venue pour cela. Elle veut quitter cet hôtel trop grand, trop européen.
Elle part vers le cœur de la ville ; les autres sont là, aussi. Une poignée de Français dans cette ville algérienne. Les touristes sont rares ici.
Les noms lui reviennent, les trajets de l’école – à droite, c’était le garage Pons – oui, lui confirme l’homme de l’embrassade chaleureuse, et si on tourne à droite là-haut, c’est mon école maternelle ! – oui, lui confirme l’homme. Il devient le guide préféré.
Les bâtiments publics sont fraîchement peints en blanc et gris perle ; l’école maternelle est magnifique, aussi belle que dans son souvenir. Elle est contente, rassurée que tout soit en bon état ; pourquoi s’attendait-elle à l’abandon, au délabrement ? La vie a continué ici aussi !
Elle circule dans la ville, le long du Méchouar, croise les femmes au haïk blanc qui ne laisse passer que le regard ; ce haîk blanc si familier… elle se sent chez elle. Elle fait donc la touriste chez elle, découvre, redécouvre, adulte cette fois, la beauté de la ville, les arrondis, les mosaïques, la mosquée de Sidi-Boumediene, le tombeau du Rabb… Avec les autres, elle va aux ruines de Mansourah… Elle y est tant allée, c’était un peu comme la sortie du dimanche !
Le guide est toujours là. Elle l’accompagne dans les invitations chez ses anciens élèves : il est resté après l’indépendance, instituteur. Il aime ce pays, les gens d’ici. Ils parlent politique, ils parlent de cette guerre, tentent de nouer, dénouer les fils, les cordes (!) de cette histoire franco-algérienne…
Le téléphone arabe fonctionne ; un homme vient lui demander : laquelle des deux sœurs est-elle ? l’aînée, la seconde ?
Un autre jour, un taxi l’emmène à Sidi-Abdelli, le village de la famille du père. Elle ne reconnaît pas le paysage -il manque des vignes !- mais le village, oui, elle le reconnaît très bien. Elle croise un homme, lui dit ce que la grand-mère a conseillé de dire, elle est la petite-fille de Madame Justin. Alors, il lui demande comment vont les oncles, le père, il dit tous les prénoms dans l’ordre des naissances. Elle a envie de pleurer.
Il la conduit dans ce qui était la maison familiale ; elle sait, elle aussi, les prénoms de ceux qui vivent là ; ils la font entrer, échangent des nouvelles, offrent le thé ; elle ne veut pas regarder les murs nus, sombres, les lézardes, la pauvreté, le temps qui a passé ; elle se sent au bord du malaise.
Ils veulent qu’elle reste davantage, faire un méchoui pour sa venue ; elle est gênée d’un tel accueil. Elle ne se sent pas la force de rester. Des policiers viennent demander qu’elle aille au poste de police, pour vérification d’identité. Que se passe-t-il ? sa venue fait-elle intrusion ? Elle s’y rend, accompagnée par quelques hommes du village ; les papiers sont en règle, tout va bien. Au sortir du poste, ces hommes lui disent :
– Il faut excuser les policiers, ils ne savent pas, ils ne sont pas d’ici !

Ainsi, pour eux, elle serait plus d’ici que ces policiers venus d’ailleurs ?

Elle traverse les senteurs d’orangers pour rejoindre le cimetière et les tombes sur lesquelles elle a promis de prier; elle a un bon prétexte pour pleurer.
Ce soir-là, elle pressent la douleur des parents, quelque chose de l’indicible.
Et pourtant, leur douleur n’a jamais été la sienne.

Départ de Zenata
Elle quitte sa ville à nouveau, 24 ans plus tard, mais ni dans un avion militaire, ni en catastrophe, ni sans rien y comprendre ; elle n’a plus huit ans. Elle part de cette terre qui n’est plus la sienne, mais qui est la sienne quand même. Elle sait qu’elle est d’ici, ils le lui ont dit, même si elle n’est plus chez elle, ici. Au-delà de la guerre, du sang, des plasticages, de l’injustice, des larmes, des déchirures, elle entrevoit la force et l’étrangeté des liens entre la France et l’Algérie.

Elle n’a plus honte d’être pied-noir.

Juillet 1998
Elle rentre dans la chambre de l’enfant, il a bientôt 6 ans.
Au-dessus de son lit, des dessins sont épingles, des bonhommes qui font la guerre, qui se battent, qui glissent le long de cordes. Il a écrit son prénom en grandes lettres majuscules, dans le désordre.

Elisabeth Mazoyer
Foix