Feu d’artifice

Premier prix « Jeunes espoirs » du concours de nouvelles des Appaméennes du livre 2008

1.
Quand j’entrai dans la salle réservée aux voyageurs, mon premier regard fut pour l’horloge… Onze heures vingt. Tout allait bien. Grand-père arriverait bientôt. Dans quinze minutes pour être précis. Grand-père, c’est un vieux monsieur avec une grande barbe toute blanche. Il aime beaucoup me faire des bisous mais, à chaque fois, ça pique. C’est la faute à sa barbe. Quand je serai grand, moi je me raserai tous les jours, comme papa.
Onze heures vingt-deux. Je m’ennuie. C’est toujours comme ça à la gare. Au début, je regarde les chapeaux des hommes, les vieilles robes des femmes. Et puis, au bout de la trentième robe pervenche délavée, j’en ai assez et je m’arrête. Là, j’écris sur le beau papier à lettres que m’a donné Maman, pour mon anniversaire. Je ne sais pas pour qui j’écris mais il y aura bien quelqu’un, un jour, qui le lira.
Onze heures vingt-cinq. Ça y est. Je me lève et je me mets à courir à toute vitesse dans la gare. Je veux être le premier à voir Grand-père. C’est toujours notre jeu, avec Grand-père. Si c’est moi qui le vois le premier, alors il me donne, sans que les autres le sachent, un petit bonbon rosé acidulé. Ça pique un peu, à chaque fois, les larmes me montent aux yeux mais je suis content d’avoir réussi à le gagner. Et puis, maintenant, je suis un homme alors il faut que je m’habitue. J’ai neuf ans, maintenant. Je suis un grand, maintenant.
Le docteur de la ville, il serait pas très content. Je l’ai entendu dire une fois qu’il fallait pas que les enfants ils mangent des bonbons. Sinon, leurs dents, elles deviennent comme celles de Grand-père et ça fait mal. Moi, j’y suis allé une fois, chez le docteur. Il m’a fait asseoir dans un fauteuil comme à la banque des messieurs riches et après il m’a fait mal tout partout en me mettant un couteau entre les dents. Après je suis plus revenu. On a pas assez d’argent pour aller voir le docteur tout le temps et j’ai un grand frère et trois sœurs.
Voilà le train. Mais c’est trop tard. Manuel, il a déjà trouvé Grand-père. Je n’aurai pas de bonbon. La dernière fois, j’avais réussi à le faire durer toute la journée et même un peu plus. Je l’avais caché le soir sous mon oreiller pour que Maman ne le trouve pas quand elle monterait m’embrasser. Le matin, quand je l’avais repris, il était tout petit, tout gluant et il était accroché au drap. Mais je l’avais quand même fini.
Maintenant, les hommes montent dans la voiture. Je les rejoins et Papa fouette les chevaux. Ils se mettent à trotter, soulevant un nuage de poussière qui fait s’effacer l’image de la ville.

2.
Oncle Juan et Oncle Rodrigo nous ont rejoints. Je suis content. Je ne les avais jamais vus. Papa et Maman ont quitté Vitoria avant ma naissance, pour rependre la ferme du papa de Maman. Lui aussi, je ne l’ai jamais vu.
D’autres oncles et tantes vont venir nous rejoindre. Aussi du côté de Maman. Je crois qu’il va y avoir une grosse fête. Pendant la journée, les hommes transportent de grosses caisses, très lourdes. Maman cuisine toute la journée, avec tante Isabel. Personne ne s’occupe de moi. C’est même moi qui dois m’occuper des petits, avec le cousin Juanito. On est des grands, nous. Les petits ils nous embêtent, ils pleurent tout le temps et ils veulent toujours nous suivre. Comme s’ils pouvaient comprendre nos jeux.
Tout à l’heure, on voulait jouer aux Indiens. On avait fabriqué nos armes avec des bâtons pris dans la forêt et on avait fait nos habits de peaux-rouges nous-mêmes. Eh bien, les petits, ils sont venus, avec Maman, pile au meilleur moment, celui où on avait attaché la cousine Asunciôn à l’arbre et où on allait la torturer ! Maman, je ne sais pas pourquoi, nous a donné une grosse fessée et a détaché Asunciôn. Je n’ai pas pleuré mais Juanito, beaucoup. En fait, c’est un petit.
Asunción, elle est pas méchante mais elle est bizarre. Je veux dire qu’elle est difficile à comprendre. L’autre jour, on l’avait un peu tapée, pour s’amuser, et elle nous avait tiré les cheveux tout de suite, sans prendre le temps de pleurer puis elle était partie, très fâchée. Et l’autre jour, elle a fait une petite tache sur sa robe, comme j’en fais tous les jours et là elle s’est mise à crier et à pleurer, comme moi, le jour où je me suis cassé le bras. Et puis, la première fois que je l’ai vue, lundi dernier, j’étais rouge et je ne savais pas quoi dire.
Elle m’a fait un bisou et m’a dit : « Bonjour ! ». Je ne savais plus quoi dire, la tête m’a un peu tourné, j’ai dit « Salut ! » très vite puis je me suis enfoncé la tête dans ma blouse. Les hommes ont rigolé et puis on est partis sans que je lui dise un mot. Ce soir-là, comme on avait plus de place, ils ont dit que Juanito dormirait dans mon lit. J’ai failli dire que je voulais bien qu’ Asunción vienne dormir dans mon lit mais je n’ai pas osé le faire. Alors, la nuit, on s’est retrouvés, on est montés au grenier et on a joué à cache-cache très longtemps. Le lendemain, j’étais tout fatigué.
Maintenant, on va aller se baigner dans la rivière. Je ne sais pas si elle viendra…

3.
Le raclement sourd des cuillères dans les assiettes emplissait l’air environnant. Les hommes se taisaient, avalant leur soupe en silence. Je déchirais mon pain pour en faire de grosses miettes que je glissais ensuite dans mon bol de soupe. Maman me donna un coup de coude. Je m’arrêtai.
Grand-père essuya d’un revers de sa veste le reste de bouillon qui humectait sa moustache.
Il toussota.
« Miguel arrivera demain. »
Un long silence fit écho à ses paroles. Papa regarda Maman. Elle n’avait pas l’air très contente. Papa se tortilla sur sa chaise. Il essaya de parler.
« II sera… accompagné ou pas ?
Sa compagne l’a quitté. Vous n’aurez pas d’ennui avec M. le Curé, si c’est ce dont vous avez peur… Il viendra seul, soyez-en sûrs. »
L’atmosphère se détendit. On apporta le jambon et on le découpa en tranches. Au dessert, Maman apporta son meilleur gâteau, celui qui a des figues à l’intérieur. Puis ce fut le tour de la chicorée et les hommes se détendirent un peu. Oncle Juan alluma une cigarette avec son briquet.
J’adore quand il fait ça. Il est beau. Jeudi, je lui ai volé une cigarette et je l’ai enflammée avec une allumette. C’était horrible. J’ai toussé pendant toute la nuit, au moins, après. Mais je vais essayer de recommencer, pour pouvoir fumer à l’école, devant les autres. Je serai vraiment un grand. Plus tard, parce que là c’est les vacances. D’ailleurs ça commence à faire longtemps qu’elles durent.
Rodrigo a parlé. Je n’ai pas bien entendu le début mais après il a dit :
« Et c’est pour bientôt… l’événement ?
Oh, dans trois ou quatre jours, je pense. »
A ce moment, Maman l’a regardé méchamment et elle a dit : « Les enfants. » Alors ils ont rougi et ont arrêté de parler. Nous on est sortis. Les enfants ! N’importe quoi !
Vous savez quoi ? Je crois que les parents ont un secret. Une surprise.

4.
J’ai cueilli une fleur et je l’ai donnée à Asunción. Après j’ai voulu aller dans notre cabane, dans les arbres. Mais elle restait sur l’herbe, allongée par terre, à regarder la fleur. C’est énervant, les filles ! Alors je lui ai donné un coup de pied pour qu’elle se lève et qu’elle vienne jouer. Elle s’est effectivement levée mais elle m’a regardé d’un air furieux et elle est partie. C’est bizarre, les filles.
Alors je suis parti tout seul et j’ai trouvé Juanito qui péchait près de la rivière. Ça se voit qu’il est de la ville, lui. Il n’avait pas attrapé un seul poisson. Après, on a joué aux pirates. Comme il était énervé parce qu’il n’avait pas trouvé de poissons et qu’en plus j’avais gagné, il m’a tapé très fort en disant que j’avais triché. Et il m’a abandonné.
J’étais tout mouillé. J’ai enlevé mes vêtements pour les faire sécher sur l’herbe. Je suis monté dans un arbre pour aller pleurer sur l’injustice du monde.
Je suis resté très longtemps et, en plus, il y avait plein d’oiseaux, alors ça m’a consolé. J’ai attrapé plein de chenilles et je les ai lancées dans la rivière. J’ai aussi capturé un oiseau, je lui ai arraché toutes ses plumes et je l’ai relâché. Ça m’a calmé. Alors je me suis mis à réfléchir à la surprise des parents.
Avec toute la famille qui vient, cela ne peut être qu’une fête. Ils chuchotent tout le temps. Donc c’est une surprise. J’ai réfléchi. Mon anniversaire c’est dans dix mois. Ça peut pas être ça. Ceux de mes frères et sœurs ? Non. Ça ne colle pas. Maman va bientôt fêter le sien mais alors pourquoi même la famille de Papa ? Ou alors celui de Grand-père ? Mais alors pourquoi on ne nous dit rien à nous ? C’est à lui qu’il faudrait le cacher !
Non. Plus je réfléchis plus je me dis que ça ne peut pas être ça. A mon avis, ça a forcément un rapport avec nous, sinon pourquoi nous le cacher ? Oui, ça doit être ça. Un truc pour tous les cousins et cousines. Ce soir, il faudra que j’en parle à Juan. Non. Pas à lui. Il est bête, jaloux et méchant. A Asunciôn peut-être ?
Bon. J’ai trop pensé et je commence à avoir mal aux jambes, là, sur mon arbre. Et puis j’ai peur que la branche finisse par se casser. Il est temps que j’y aille.
Je suis revenu sur la route et j’ai rencontré Gabriel, le peintre. Il avait l’air malheureux mais il m’a souri quand il m’a vu. Il m’a demandé si je voulais venir chez lui et j’ai dit oui. Je vais le voir de temps en temps mais là, il avait vraiment l’air triste. On a marché longtemps jusqu’à chez lui et il m’a tenu la main. Moi, ça me gênait un peu, on allait me prendre pour un bébé.
Quand on est arrivés chez lui, il y avait une belle tarte aux pommes, sur sa table en fer sous la tonnelle. On s’est assis et il m’a donné du gâteau que j’ai mangé à toute vitesse. Lui, il est allé chercher un verre en cristal qu’il a rempli avec une boisson qui avait un peu la même odeur que le vin de papa mais en plus fort.
On a beaucoup parlé. Il m’a expliqué ce qu’il peignait, pourquoi et comment. Je n’ai pas tout compris mais c’était intéressant. Il m’a demandé ce que je voulais faire plus tard. Je lui ai dit que je voulais écrire dans les journaux. Il m’a souri et m’a dit que c’était bien. Je n’ai pas osé lui parler de mon petit carnet. Il faudra pourtant que je le lui montre. Il m’a dit qu’il avait un ami journaliste qui viendrait bientôt ici et que je pourrai aller lui parler. J’étais content. Quelle coïncidence !
Je lui ai demandé si Maria, qui venait l’aider à préparer ses couleurs pour ses tableaux, était venue récemment. Il m’a dit non et il a eu l’air encore plus malheureux. Je n’ai pas insisté. Je ne sais pas pourquoi mais Maman ne l’aime pas beaucoup.
Et puis il m’a parlé du livre qu’il voulait écrire et qu’il n’écrira sans doute jamais (c’est ce qu’il m’a dit mais je n’ai pas compris pourquoi il ne le ferait pas). Sa voix devenait de plus en plus pâteuse et il a fini par s’endormir. Je lui ai alors enlevé de sa bouche la pipe qu’il venait d’allumer et je lui ai mis une couverture sur le dos, pour qu’il ne prenne pas froid. C’était le soir. Je suis parti.
Quand je suis revenu à la maison, Maman était en train de ranger la salle à manger et de mettre des décorations. Mon dernier oncle, celui qui est militaire, était revenu. Tante Isabel faisait rôtir un sanglier que Grand-Père avait tué le matin. Je sentais que la fête allait bientôt commencer. Les hommes se sont mis à discuter rapidement. Je me suis adossé à la cheminée et je me suis endormi.
Ça y est ! Le moment est venu ! Papa et Maman m’ont réveillé et on est parti avec toute la famille dans deux charrettes vers la ville. Dans la voiture, malgré les cahots, j’ai pu finir d’écrire mon carnet. On arrive dans la ville.
Le ciel est déjà noir. Dans la ville il y a plein d’animation. Ils regardent tous vers le ciel. Soudain, il y a une grande sonnerie et tout le monde regarde en haut.
C’est beau ! Il y a plein de belles lumières rouges, des explosions et des pluies d’étincelles ! Je crois que c’est une surprise de mes parents : ils ne m’ont pas dit qu’il y avait un feu d’artifice, ce soir, dans la ville.
À côté de moi, il y a le docteur et sa femme. Je regrette que mon ami le peintre ne soit pas là. Que c’est beau ! Il pourrait faire un de ses plus beaux tableaux. Tiens ! Mais je le vois là-bas, il court avec Papa vers nous. Papa nous dit de nous lever, de venir avec lui, plus loin. Je finis ces lign…

Le carnet s’arrêtait là. Je retournai le dernier feuillet.
En haut, un lieu, une date : Guernica. 26 avril 1937.

Olivier PIVOT
Carcassonne