72 heures en enfer

Premier prix « trés Jeunes espoirs » du concours de nouvelles des Appaméennes du livre 2008

Quand j’entrai dans la salle réservée aux voyageurs, mon premier regard fut pour l’horloge, 7 h 00 du matin, plus que deux minutes avant la fin… enfin ma fin !
En jetant un coup d’œil sur le kiosque à journaux, je vis que les gros titres parlaient encore de cette explosion du trafic de cocaïne dans le Sud de la France. Certains faisaient même de l’humour : Toulouse était devenue la ville « Blanche » au lieu de « Rosé ». Tout le monde se demandait d’où venait cette drogue.
Comme si cela me concernait, avec tous les problèmes que j’avais en ce moment !
Je m’appelle John Carther, quatorze ans, cheveux blonds, un peu plus petit que la moyenne, bon en sport mais pas en algèbre. Mon père, Frédéric, lui est plutôt grand et fort. Je n’ai ni sœur ni frère, ma mère, journaliste, est en ce moment en déplacement à l’étranger.
Mon père fait des petits boulots un peu partout dans le monde, des petits boulots qui lui laissent parfois des séquelles physiques, car il fait souvent des métiers de force : gardien de nuit, vigile. Lorsque maman est à l’étranger, je suis obligé de suivre papa. D’après eux je suis trop petit pour rester tout seul à Paris. Mais cette ville-ci j’aurais aimé ne jamais la connaître. Tout commença dans notre appartement parisien…

Le 7 Juillet 2007, papa entra dans le salon, monta dans ma chambre et ouvrit la porte à la volée. Il m’expliqua qu’il venait de trouver un boulot, mais son sourire se devinait sans joie. J’essayai un bref instant de pénétrer ses yeux bleus, mais je ne vis que mon reflet. – On part demain, dans un petit patelin près de Foix en Ariège.
Papa avait loué un appartement dans le centre-ville, non loin de son lieu de travail. Parlons-en de ce fameux travail : vigile dans une usine qui fabrique des pièces détachées d’avion, en compagnie d’un chien, qu’il avait trouvé je ne sais où, pour obtenir la place de maître-chien. Lui qui a toujours eu horreur des animaux !
Moi je crois que le salaire de papa ne paiera même pas l’aller retour Paris-Pamiers. D’autant plus qu’il ne reste jamais plus d’une semaine dans ce type de boulot il me dit toujours qu’il fait des remplacements. Il commença son service à minuit . Après avoir commencé à nous installer, enfin c’est moi qui ai tout fait car mon père a une sainte horreur du rangement, je m’endormis vers 11 heures et mon père partit. Le lendemain, quand je me réveillai vers midi trente, papa était rentré et dormait à poings fermés.
Je continuai à ranger soigneusement l’appartement. En vidant la dernière valise, je découvris qu’il y avait un aller simple en train Pamiers-Toulouse à 7 heures 02 min pour le lendemain (papa ne m’avait jamais parlé de ce voyage), mais ce n’est pas ce qui me surprit le plus : il y avait aussi un plan de l’usine, et une zone, plus précisément un entrepôt, cerclée de rouge.
Je décidai d’aller voir ce fameux entrepôt moi-même. J’arrivai à l’entrée principale de l’usine et je profitai d’une visite guidée pour entrer. La sécurité semblait être prise très au sérieux car un réseau de caméras et d’alarmes couvrait le moindre coin de l’usine.
Nous visitâmes l’usine et, arrivé devant les entrepôts, je demandai au guide de m’en parler : il m’expliqua qu’ils étaient désaffectés depuis bien longtemps. Mais en regardant bien j’aperçus des caméras pas plus grosses qu’une balle de ping-pong . Je voulais aller voir ça de plus près, mais un vigile s’approcha et me demanda de rester avec le groupe. J’avais pourtant réussi à voir à l’intérieur des néons, une pièce peinte en blanc, avec des portes coulissantes étanches. Il y avait aussi des gens avec des combinaisons de laboratoire qui allaient et venaient; bizarre pour un entrepôt « désaffecté » !
Sur le plan, cette zone avait été entourée par papa. Savait-il ce qui se passait ? Moi pas encore…
Quand je rentrai, papa était parti. Ce mystère m’intriguait, je me décidai à fouiller sa chambre, toujours fermée à clé. Heureusement que mon père avait laissé sa fenêtre entrouverte, sûrement pour aérer. Je décidai donc de passer de ma chambre à la sienne par l’extérieur. Situation difficile mais pas impossible. J’entrai aussi vite que je pus et, aussi bizarre que ça ait pu l’être, la chambre était nickel, on aurait dit une autre face de papa. Je regardai prudemment par la fenêtre et j’aperçus papa qui rentrait. Plus que quelques minutes, j’ouvris l’armoire et observai : des vêtements et un dossier. Je le feuilletai avec précaution, c’était des photos par satellite de l’usine, avec tous les plans et des zooms sur l’entrepôt cerclé en rouge. Une mallette noire attira mon regard, je la pris et à l’intérieur il y avait un revolver B&G avec trente balles, aussi connu pour son prix élevé. Je suis resté ébahi, mais papa m’appelait. Je repartis par le même chemin.. Mon père s’approchait de ma chambre.
J’eus juste le temps de saisir mon baladeur, d’enfiler les écouteurs, de prendre un livre et de me jeter sur mon lit, lorsqu’il entra dans ma chambre pour voir si tout allait bien. Maintenant j’avais des doutes, un pistolet pareil devait coûter une fortune. Que se passait-il ? Pour le savoir, j’allais le suivre à son travail et comprendre ce qu’il tramait.

Le soir même je fis semblant d’aller me coucher tôt mais dès que papa fut certain que je dormais, je me glissai dehors et entrai dans le coffre de la voiture. Papa démarra et passa prendre son chien au chenil. Arrivé à l’usine, je descendis, il s’était garé sur le parking réservé au personnel, le long du mur d’enceinte, à l’intérieur. On était juste à côté de la « zone rouge » de la carte. Un peu plus loin, un hélicoptère venait d’atterrir juste à côté d’un énorme palan électrique servant à déplacer des pièces d’avion de plusieurs tonnes. Comparé à ce monstre, l’hélicoptère ressemblait à une fourmi. Des hommes portant des paquets en descendirent et se dirigèrent vers l’entrepôt.
Papa et son collègue à quatre pattes circulaient le long du mur d’enceinte comme si cette agitation était tout à fait normale. Moi je me retrouvais coincé entre un fourgon pas très éloigné de la voiture de mon père et le mur d’enceinte.
Vers six heures, à moitié endormi, j’entendis le chien aboyer en direction de l’entrepôt, alors qu’il n’y avait personne en vue. Papa força la porte et tous deux entrèrent. Je le vis ressortir avec un paquet. Après avoir fait monter le chien sur la banquette arrière de la voiture, il démarra et se dirigea vers la sortie.
6 heures 29 : un flash dans ma tête ! Le billet de train ! Papa était en route pour la gare.
Tout d’un coup mon front perla de sueur : comment allai-je faire pour sortir d’ici ?
Je profitai du fourgon pour escalader le mur d’enceinte et sortir de l’usine.
C’est à ce moment là que tout vira au cauchemar :
D’abord cette sirène, qui se mit à hurler dès que j’eus franchi le mur. Puis ces hommes à une
centaine de mètres qui sortaient en courant de l’usine.
Je pris mes jambes à mon cou et je décidai de rejoindre le plus vite possible mon père à la
gare pour qu’il me tire de ce mauvais pas. La chance me souriait : un vélo avait été laissé au
bord du canal et je décidai de « l’emprunter ». Je le ramènerais plus tard.
Je pédalai aussi vite que je pus jusqu’à la gare et laissai tomber mon vélo devant le hall d’arrivée.
Arrivé dans la salle réservée aux voyageurs, mon premier regard fut pour l’horloge, mais ça vous le savez déjà ! Je file vers le quai et j’aperçois les deux hommes qui me suivaient parlant dans des walkies-talkies et me regardant. Dans le même temps je vois papa dans le wagon et le train qui démarre doucement. Je l’appelle désespérément mais sans résultat. Le bruit du train couvre ma voix. Je me retrouve encadré par les deux hommes qui me font traverser la gare à toute vitesse, une main d’un des deux hommes sur ma bouche. Je me retrouve dans leur voiture sans rien pouvoir faire. Quelques kilomètres plus loin, je reconnais le chemin de l’usine et discrètement j’envoie un texto à mon père « SOS enlevé a usine… » avant que la batterie de mon portable ne me lâche. Je me retrouve plus tard dans une salle, avec des gros tuyaux d’aération et des gros cartons, un homme est assis devant moi. Il me demande si c’était bien mon père qui, comme il le pense, avait pris le paquet dans l’entrepôt. J’acquiesce, il m’apporte à manger, me défait les liens et me laisse tranquille.
J’en profite pour établir un plan d’attaque : m’échapper, et trouver ce qui a poussé mon père à agir de cette façon. En rassemblant les gros cartons j’atteins les tuyaux d’aération. En parcourant les tuyaux, j’arrive à la salle que j’avais aperçue lors de ma visite. Profitant d’une échelle de service, je descends et j’aperçois des paquets remplis d’une poudre blanche que j’identifie immédiatement : de la drogue. Certains étaient dissimulés dans des ailes ou des moteurs d’avion : c’est intelligent car qui penserait à fouiller des pièces d’avion. Je remonte et en arrivant sur le toit je vois, de l’autre côté, des échafaudages. De ce côté-ci, l’hélicoptère stationne face aux palans. Je descends par l’échafaudage et je décide d’aller voir de plus près cet hélicoptère. Celui-ci était immatriculé en Espagne. Je comprends alors que c’est cet hélicoptère qui a amené la drogue de ce pays-là. En passant la tête dans la cabine de pilotage, j’aperçois un pistolet d’alarme que je fourre dans ma poche. Entendant le bruit d’une course dans le bâtiment je comprends qu’ils ont découvert mon évasion et je cours me cacher derrière un conteneur.
Tout à coup, une explosion se fait entendre, et, au loin des voitures de la PJ arrivent. Les vigiles, impressionnés, se laissent arrêter. Par contre les hommes qui m’ont arrêté, les cerveaux du gang, veulent prendre la fuite en hélicoptère. Pour les impressionner je pointe vers eux le pistolet d’alarme, et je les menace de tirer. Comme ils continuent leur course vers l’hélico je joue le tout pour le tout et envoie la fusée dans le cockpit. Là tout se passe très vite :
Le cockpit envahi de fumée et d’étincelles rouges, les bandits impuissants bloqués par la fumée et une voiture de la PJ sûrement intriguée par la fumée rouge arrive. Un homme cagoulé en descend, arme à la main, et arrête les hommes. Et là, quelle n’est pas ma stupeur : je reconnais l’arme de papa. Je m’approche de lui et le serre dans mes bras.
On devra s’expliquer au sujet de ses métiers dans toute l’Europe et sa présence dans les forces spéciales, mais pour l’instant j’étais trop content. Le directeur, lui, ne savait rien. Depuis le début ses employés trafiquaient dans son dos. La drogue était acheminée à Toulouse dans les avions, et ceux-ci étaient démontés là-bas. Mon père qui avait reçu mon message avait foncé à Toulouse et arrêté le gang à la filière ; il était ensuite venu ici.
Le chien, quant à lui, était retourné dans sa brigade d’origine : celle des stupéfiants, c’est grâce à lui en effet que papa avait pu savoir que l’entrepôt contenait de la drogue.

Loris MANDROU
Trèbes