Tisseurs de liens

Deuxième prix « trés Jeunes espoirs » du concours de nouvelles des Appaméennes du livre 2008

Quand j’entrai dans la salle réservée aux voyageurs, mon premier regard fut pour l’horloge. Ouf ! Je n’étais pas en retard. Je me dirigeai vers l’ascenseur et m’y engouffrai. Quand les portes se fermèrent, je pris une boîte qui contenait des pastilles bleu fluo. J’en mis une dans ma bouche. Un goût immonde de mayonnaise/poisson/chocolat mouilla mes papilles et je commençai à me transformer. Je retrouvai bientôt mon bon vieux corps d’origine et j’abandonnai celui, trop lourd et encombrant, d’humain qui m’avait servi à me fondre dans la foule sans effrayer les hommes.
J’appuyai sur le petit bouton -5,5 de l’ascenseur situé entre ceux des niveaux -5 et -6. Seules les personnes de ma race pouvaient le voir. Automatiquement, l’ascenseur descendit. Puis arrivé entre les niveaux -5 et -6, il ralentit et poursuivit son chemin vers la gauche pour stopper devant l’immense tronc d’arbre vermoulu -5,5 employé comme un quai, seulement accessible aux nains.
Une chenille démesurée, notre moyen de transport le plus rapide, entra en gare et le flux de nains qui attendaient se dirigea vers elle.
Confortablement installé dans un compartiment aménagé dans les entrailles de la chenille, mes pensées s’évadèrent vers Pomena et Réé, ma femme et ma fille. Je les avais laissées seules sur Planetnain pendant que j’assurais la surveillance d’une famille Terrienne dont les liens familiaux menaçaient de se rompre.
La chenille poursuivait sa route. Puis, au détour d’un sombre tunnel, je pus enfin apercevoir, dans toute sa splendeur, Sénain, la capitale de Planetnain, notre monde magique, celui où nous vivions, nous, les nains. Le soleil couchant abandonnait sa couleur rouge diurne pour baigner notre univers de sa lumière nocturne émeraude. Planetnain était gouverné par l’empereur et l’impératrice, tous les deux des nains, ayant une fille Trémléé, d’une dizaine d’années. Leur palais était construit sur une île au milieu du fleuve magique des Quatre Saisons qui traversait la capitale où je vivais : en hiver, il était de neige ; en automne, il changeait sa neige en eau parsemée d’une multitude de feuilles rouges, oranges et jaunes ; au printemps, il transformait ses feuilles en fleurs multicolores qui flottaient portées par l’eau ; et l’été, il créait une eau limpide qui changeait de couleur toutes les heures. Un pont permettait de le traverser. Dans toute la capitale, des petites maisons construites en pierre mauve se dressaient le long des rues pavées. Plus loin, sur la droite, une usine immense s’élevait. J’y travaillais tous les jours en compagnie de tous les autres nains pendant que nos femmes restaient à la maison et s’occupaient de nos enfants. Partout dans Sénain, des arbres aux formes et couleurs diverses au milieu de pelouses rases étaient entretenus par les jardiniers de l’empereur.
Pomena et Réé étaient venues me chercher à la gare. Je les retrouvai avec plaisir. Ensemble, nous rentrâmes chez nous.
Des nains s’agitaient dans tous les sens en se croisant dans les rues. Nous n’étions ni très grands ni très petits. Nous mesurions environ un mètre à l’âge adulte. Notre peau était vert amande. Les naines avaient de longs cheveux ébouriffés et emmêlés et les nains une petite touffe ridicule sur le sommet du crâne que nous cachions par un bonnet à pompon. Nous avions de grandes oreilles pointues qui poussaient à la base des joues et un nez plat aux grosses narines.
Pendant que nous avancions, j’observai Réé qui marchait en tête. Cela faisait très peu de temps qu’elle était sortie de « l’Entraînement Spécifiquement Réservé aux Jeunes Nains pour l’Apprentissage des Connaissances de Base » que tous les enfants devaient suivre. Dès leur naissance et pendant dix ans, ils étaient admis au palais et sous la surveillance de professeurs, ils apprenaient, mangeaient, dormaient et réapprenaient toutes choses utiles sans pouvoir voir leur famille. Réé avait grandi et était devenue une jeune fille de dix ans à la beauté surprenante. Elle ne ressemblait ni à moi ni à Pomena. J’étais fier d’elle. Mais je devais faire connaissance avec elle car je ne l’avais vue que trois jours à sa naissance. Je ne savais rien d’elle.
Pomena se tourna vers moi. En jetant des coups d’œil sur les côtés pour voir si personne n’écoutait, elle me murmura :
– Réé est étrange en ce moment. Elle développe un don bizarre. Lorsqu’elle veut revivre un événement qu’elle a apprécié, elle active une sorte de magie. Ses doigts deviennent rouges et elle enveloppe son corps dans une vague lumineuse écarlate. Quelques secondes après, tous les habitants de Planetnain se retrouvent à l’instant qu’elle a décidé de vivre à nouveau. Elle peut ainsi modifier le cours d’une journée qu’elle a déjà vécue. Moriel, je suis inquiète pour elle. A ces mots, je sentis venir une nausée. Seuls les membres de la famille impériale étaient capables d’utiliser ce don appelé « Retarvus ». Comment Réé aurait-elle pu l’activer?
Le lendemain, je marchais en direction de l’usine en sifflotant l’air que nous chantions en travaillant : « Tisser des liens toute la journée
Réparer ceux qui sont cassés
Avec des aiguilles et du fil
S’assurer qu’ils ne sont pas fragiles. »
Nous, le peuple des nains, nous tissions des liens. Chaque humain vivant sur Terre était représenté par un arbuste proportionnel à son âge. Grand arbrisseau pour les adultes ou petite pousse pour les bébés, chacun mis en pot et enfermé dans l’usine. Nous, avec des fils de couleurs tressés par de grosses araignées à notre service, tissions des liens entre les arbustes : rouge pour l’amour, rosé pour l’amitié, jaune pour la famille, vert pour la sympathie, bleu pour les contacts froids, noir pour la haine. Nous étions « les maîtres des relations humaines ». Lorsque nous tissions un lien entre deux personnes, il n’apparaissait sur Terre qu’une semaine après.
Au fur et à mesure que je m’approchai de l’usine, un brouhaha s’amplifiait. Quand j’arrivai, je vis des nains courir dans tous les sens, hurlant à s’en décrocher la mâchoire, le tout en un admirable fouillis. J’interpellai un nain particulièrement imposant :
– Que se passe-t-il ici ?
– Il se passe que tous les liens que l’on a tissés entre les arbustes ont été détruits ! C’est horrrrrrrriiiiiiiiiiiible !
Et il continua sa route en criant de plus belle. J’avançai jusqu’à la porte de service, une terrible inquiétude serrant mon ventre. J’entrai et stoppai net mon élan. Partout devant moi s’étalaient des arbres renversés et piétines, des fils de couleurs rompus, entremêlés dans tous les sens. J’enjambai ce carnage coloré et je vis une foule de nains rassemblés en silence autour du chef de l’usine qui, monté sur un reste de pot d’arbre, essayait de les rassurer sans grande conviction :
– C’est une catastrophe ! Un tel massacre ne s’est jamais produit sur Planetnain. Tous les liens reliant les habitants de la Terre vont être coupés. Les coupables seront très sévèrement punis. L’empereur a envoyé ses soldats et détectives à leur recherche.
Joint à la foule, j’écoutais tout aussi consterné que mes voisins. Quand tout à coup, j’eus une illumination ! Mais oui ! Pourquoi n’y avais-je pas pensé plus tôt ? Les humains n’étaient pas encore affectés par ce qui venait de se passer. Nous avions une semaine devant nous ! Cela pouvait marcher !
Je me frayai un passage et arrivé devant, je criai :
– Moi, j’ai la solution ! Ma fille est la solution ! Je vais tout vous expliquer.
Et sans me préoccuper des regards étonnés de la foule et du chef, je grimpai sur un tas de débris et j’expliquai mon plan.
Tout le monde fut d’accord avec moi. J’allai chercher Réé et lui expliquai ce que tout Planetnain attendait d’elle. Elle comprit immédiatement.
Quand nous arrivâmes à l’usine elle se mit instantanément à l’action. Elle ferma les yeux et ses doigts devinrent rouges. Elle leva les mains au-dessus d’elle et une lumière pourpre entoura son corps et éclaira tous les nains présents. Quelques secondes après, nous nous retrouvâmes le soir précédent. Donc moi forcément, j’étais dans la salle des voyageurs, les yeux rivés sur l’horloge. Je me dépêchai pour prendre la chenille et sachant qu’il fallait éviter le massacre, je restai en communication avec Planetnain. Tout était en ordre, les arbustes étaient debout et les liens n’étaient pas rompus. Mes collègues s’organisèrent. Ils formèrent une ronde tout autour de l’usine où ils se postèrent à un mètre les uns des autres. Et ils attendirent.
Quand je fus arrivé, je les rejoignis.
Vers minuit, les nains postés au sud de l’usine virent un petit groupe d’intrus approcher. Ils lancèrent l’alarme en criant et nous accourûmes. Très rapidement la troupe de pilleurs fut encerclée, conduite au palais et enfermée en prison.
L’empereur et l’impératrice, au courant de l’exploit de Réé, la remercièrent chaleureusement et demandèrent qu’elle passe des tests afin de savoir pourquoi elle possédait ce don.
Le lendemain, nous prîmes connaissance des résultats. On nous annonça qu’un échange de dossiers et de prénoms s’était produit lors de l’entrée de Réé et Trémléé, la fille des souverains, à I’ « Entraînement Spécifiquement Réservé aux Jeunes Nains pour l’Apprentissage des Connaissances de Base ». Réé n’était en réalité pas ma fille mais celle de l’empereur et l’impératrice !

Claire CESBRON
Saint-léger-des-Bois