A table !

Quatrième prix du concours de nouvelles des Appaméennes du livre 2007

Au milieu des ruines, quatre tables, dressées avec fantaisie, les attendaient. Ils ne tarderaient plus, maintenant. Lucinda, dans son irréelle robe crème et pourpre, virevoltait de table en table, ajustant l’alignement d’une assiette, rectifiant de quelques millimètres la position d’une bougie, essaimant quelques pétales de roses carminés ici ou là.

Au cœur de la nuit, au cœur de la maison en ruine, ces préparatifs raffinés, dignes d’un mariage offraient un spectacle déconcertant, car le toit, crevé par plaques, laissait filtrer, à travers ses blessures, la clarté rosée de la lune sur le cristal des flûtes à Champagne. Les murs tapissés de salpêtre perdaient, impuissants, leur enduit tel un psoriasique ses squames blanchâtres. Le sol, jadis revêtu de tommettes ocre, semblait patiné d’une crasse rosâtre et vaguement sinistre qui jurait avec le damas irisé des nappes parsemées de fleurs. C’est pourtant dans ce décor de déréliction que Lucinda avait choisi d’organiser sa réception.

Les invités ne tarderaient plus, maintenant. La jeune femme, le visage figé, se remémorait sa quête. Retrouver les quatre hommes par-delà les pérégrinations de leur propre vie, les séduire par-delà les blessures du temps, les convaincre par-delà leur incompréhension, tout cela avait constitué son unique but durant plus d’un an. Mais, ce soir, arrivait enfin l’aboutissement de son acharnement. Les prénoms des hommes, leurs visages d’hier et d’aujourd’hui, les souvenirs des promesses susurrées et des mensonges éhontés dansaient dans ses yeux. Ses lèvres esquissaient l’ombre d’un sourire qui semblait implacable ou nostalgique. Ou peut-être les deux. Comment savoir avec la trompeuse et mouvante lumière des bougies ? Elle remplit les flûtes à Champagne.

Un crissement de pneus l’avertit de l’arrivée du premier homme. Elle ajusta le laçage de son bustier d’organdi pourpre et grège, accentuant le décolleté et resserrant la taille avec détermination. Elle se hâta vers l’entrée dans le frou-frou soyeux de sa jupe vermeille. L’homme reçut toute cette beauté au visage, ébloui comme un mortel à l’apparition d’une déesse. Hypnotisé par le regard d’amande brûlée, il buvait des yeux cette Vénus pourpre qui lui faisait oublier toute l’incongruité du lieu, du décor et de l’invitation elle-même. ÏÏ se laissa guider vers une première table, à laquelle il prit place machinalement, l’esprit vidé de tout sauf d’elle, le cœur et les sens bien au chaud. Sa chemise, pourtant légère, lui collait déjà au corps.

Deux autres hommes, puis un troisième, firent leur entrée. A chacun, la jeune beauté couleur de braises offrit son meilleur accueil et son sourire le plus séducteur. Chacun d’eux fut promptement installé à sa propre table, et Lucinda entama alors un étrange ballet, tourbillonnant de l’un à l’autre, frôlant la joue du premier en une caresse de pure sensualité, murmurant de suaves paroles au second dont les joues s’enflammaient, accordant un sourire d’invite ambiguë au troisième, rassurant le quatrième d’un baiser équivoque.

Elle parlait, elle bruissait avec la vivacité d’une source libérée de la prison glacée des neiges. Elle parlait, elle pépiait avec la volubilité d’un rouge-gorge qui, survivant de l’hiver, ramage en hommage au printemps. Elle parlait, elle riait, avec toute la joie et l’énergie d’un enfant chatouillé. Elle parlait mais, au final, ne disait rien. Les hommes ne savaient toujours pas pourquoi ils étaient là. Bien sûr, ils avaient compris, rien qu’en se regardant, qu’elle les avait tous connus et aimés, qu’ils étaient là, rivaux, concourant dans une compétition qu’ils n’avaient pas voulue, mais qu’ils souhaitaient maintenant ardemment remporter, parce que le premier prix, c’était elle : Lucinda ! Et leurs propres femmes ou compagnes leur semblaient si insignifiantes et si lointaines lorsqu’ils regardaient la beauté pourpre papillonner et attiser leurs sens, qu’ils n’écoutaient plus que la pulsation du sang dans leur corps. L’ambiance vibrait de désir, de ce désir urgent du mâle qui ne raisonne plus, de ce désir sauvage qui fait s’entre-déchirer les hommes, et qui affole les femmes les plus réservées.

Lucinda servait et resservait le Champagne à grands flots pétillants et ambrés. La soif des hommes semblait inextinguible. Ils avaient si vite avalé la première coupe qu’ils n’en avaient même pas remarqué l’amertume.

Soudain, l’un des hommes, le plus âgé semble-t-il, voulut se lever pour dissiper un léger vertige. Ses jambes lui refusant ce menu service, il resta rivé sur sa chaise, sentant un froid mortel envahir peu à peu tout son corps. Il se détacha avec peine et regret de la danse ensorcelante que Lucinda exécutait sur le sol aux reflets sanguinolents. Un rapide coup d’œil aux trois autres hommes lui confirma qu’ils étaient tous compagnons d’infortune. Mais la jeune, femme riait et sa beauté le fascinait. Alors, sans révolte, il continua de suivre des yeux le tourbillon pourpre et crème avec obstination et adoration.

Quand le froid létal du poison mit fin aux festivités, Lucinda souffla les bougies et seule la lune giboyeuse éclaira quatre cadavres d’hommes déjà figés et une jeune femme au rictus de gorgone qui nouait les quatre coins des nappes chargées de vaisselle et de victuailles, avant de les remiser dans le coffre d’une voiture. La maison en ruine retrouva son aspect de désolation. Les gestes de la jeune femme restaient vifs et pressés. Néanmoins, sur le seuil de l’huis, elle prit le temps de déclamer, avec beaucoup de sincérité, deux vers de Baudelaire en guise d’oraison funèbre : « Alors, ô mes beautés ! Dites à la vermine qui vous mangera de baisers, que j’ai gardé la forme et l’essence divine de mes amours décomposés ».

Elle n’avait plus le cœur en ruine. Elle filait, légère et divorcée enfin de ses amours passées, alerte et somptueuse dans la robe de mariée, qu’il lui faudrait épousseter pour être présentable demain, pour ses noces.

Au milieu des ruines, quatre cadavres, figés avec fantaisie, les attendaient. Elles ne tarderaient plus maintenant. Caliphora Vicina, première arrivée, vibrionnait déjà de l’un à l’autre, toute à son souci de dénicher le meilleur endroit où pondre ses œufs. Il convenait de dénicher un lieu à la fois sécurisé et nutritif pour les futurs petites larves gloutonnes. Dans sa délicate quête toute maternelle, elle se hâtait, enivrée par les émanations des corps, sachant bien que les mouches à damiers et les mouches à fromage ne tarderaient plus maintenant. Elle explora le berceau livide des narines de Jean-Philippe et finalement porta son dévolu sur les lèvres en couveuse blême de Patrice. Ce fut elle, gironde mouche bleue qui lui offrit le dernier baiser.

Christine NICOLAUS,
Avignon