Angoisse

Premier prix « Jeunes » du concours de nouvelles des Appaméennes du livre 2007

Au milieu des ruines, quatre tables, dressées avec fantaisie, les attendaient. Seulement, c’était la troisième fois qu’ils croisaient ces mêmes tables dans cette même pièce.

— Je te l’avais bien dit, il fallait prendre à gauche !

— Oh, Florent, ne commence pas ! répondit Maxime. Comment aurais-je pu deviner que ce n’était pas le bon chemin ?

— Eh ben la prochaine fois c’est moi qui déciderai ! Au moins, ça ne peut pas être pire que toi.

— De toutes façons…

— Ça suffit, vous deux ! protesta Joan. Vous n’en avez pas marre ? Ça fait une heure qu’on est perdus et vous n’arrêtez pas une seconde ! Vous ne m’y reprendrez plus à partir visiter un vieux manoir en ruines, sous prétexte qu’il y a de la lumière alors que d’habitude tout est noir. Comme vacances de Toussaint, on peut largement faire mieux.

— Si tu avais peur, il fallait le dire, rétorqua Willy. Il faut toujours dire ce qu’on ressent.

— Non, ce n’est pas ça !.,

— Je ne rigole pas, là. Je trouve ça super important d’exprimer ses sentiments. Par exemple moi,… j’ai faim.

— Quoi, encore?

— Ben oui, ça fait longtemps que le goûter est passé, non ?

— A ce stade-là, c’est plus un estomac sur pattes, c’est un gouffre !

— Tu sais ce qu’il te dit, le gouffre ? Eh ben qu’il a faim et qu’il va manger.

Sur ce, Willy se dirigea vers les tables et commença à engloutir tout ce qui était à portée de main.

— Non mais franchement ! répliqua Joan. Et si c’était empoisonné ?

— Quel paranoïaque ! Tu lis trop de livres le soir.

Mais brusquement, il se tut et commença à tousser. Il devint tout rouge et toussa de plus en plus fort, ayant de plus en plus de mal à respirer.

Il se précipita sur un verre, le remplit avec une bouteille proche, un vin rouge de Bordeaux, et en but la moitié.

Là, il s’arrêta, se pencha en avant et vomit.

Puis il s’effondra.

Les trois garçons restants s’avancèrent. Joan se pencha sur le corps.

— Il est… mort ? questionna Florent.

— Mais non, juste évanoui, répondit Joan. Ce n’est qu’une stupide allergie ; mais, mélangée avec l’alcool, ça ne m’étonne pas qu’il soit à terre.

— Chut, taisez-vous, intervint Maxime. Quelqu’un arrive par ici !

Ils se jetèrent sous la table où, cachés par la nappe, ils purent distinguer le nouvel arrivant.

Mais ils ne s’attendaient pas du tout à voir ça.

Un vampire.

C’était bien un vampire, au teint blafard, au costume entièrement noir avec cape assortie mais surtout, avec deux canines très longues et pointues qui jaillissaient entre ses lèvres.

Le vampire vit Willy et se dirigea vers lui, étonné. Il lui donna quelques petites claques pour le ranimer mais, cela n’ayant eu aucun effet, il le souleva et l’assit sur une chaise.

Les enfants se tapirent un peu plus sous la table et fermèrent les yeux, s’attendant au pire.

Et en effet ils entendirent un étrange bruit, sec, vif, rapide; et quand ils rouvrirent les yeux, tous purent remarquer la tache écarlate qui s’élargissait rapidement sur la nappe blanche.

— Et voilà, j’en ai mis partout !

Le démon s’accroupit pour enlever le sang de ses chaussures.

Les enfants ne purent retenir plus longtemps leur angoisse.

Ils crièrent, de toutes leurs forces, à s’en arracher les poumons.

Le démon souleva la nappe et ses yeux perçants croisèrent les regards terrifiés des garçons.

Ceux-ci rampèrent jusqu’à l’extrémité opposée de la table, en jaillirent et se jetèrent vers la porte la plus proche. Ils la traversèrent, dévalant des escaliers, franchissant des couloirs, sans savoir exactement où ils allaient.

C’est alors qu’ils débouchèrent sur le hall.

Malheureusement, celui-ci était en train de se remplir de créatures démoniaques en tous genres.

Dans une tentative désespérée, Florent, Joan et Maxime se ruèrent vers la porte grande ouverte, traversant la foule de gobelins, diables, cyclopes…

— Attrapez-les ! ordonna le vampire.

Deux gardes, qui encadraient la grande porte, les attrapèrent avant qu’ils ne puissent poser un pied dehors.

— Bien, bien… Alors mes petits, qu’allons-nous faire de vous ?

— S’il vous plaît, laissez-nous partir ! gémirent-ils.

Une gorgone s’avança et demanda :

— Pourquoi ne pas les inviter à rejoindre notre petite fête ?

— Excellente idée ! réagit le démon.

Le moment de commencer le repas arriva enfin.

Les enfants, assis sur des chaises (libres mais n’osant bouger au milieu de tous ces démons), virent le vampire se lever et annoncer :

– Mes amis, je vous remercie d’être tous présents aujourd’hui en ce lieu pour boire et manger en ma compagnie. Je porte un toast à vous tous !

Il porta le verre à ses lèvres et en but le contenu d’un trait. Une goutte vermeille s’écoula le long de son menton blanchâtre.

Il prit sa serviette et s’essuya, enlevant au passage une trace de maquillage blanc.

Puis il ajouta, en criant :

— Et joyeux Halloween !

Pol MARCK
Saverdun