L’araignée du prisonnier

Troisième prix du concours de nouvelles des Appaméennes du livre 2006

« II fait soleil ce matin, mais aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres… » Maxime achève sa longue détention et doit retrouver la liberté.

Seul dans l’univers d’ombre où il a usé ses désespoirs et ses colères, il arpente sa cellule en attendant qu’un gardien vienne l’en délivrer pour procéder aux formalités de sa libération : cinq pas du mur de lucarne au mur de la porte, demi-tour, puis cinq pas des verrous jusqu’aux barreaux. Durant des années, il a recommencé à l’exemple d’un fauve en cage. Cette marche cadencée, quasi mécanique, lui permettait de donner vie à son corps prisonnier de l’enclos pendant que son esprit s’évadait de l’enfer carcéral pour rejoindre ses souvenirs laissés en liberté.

Après qu’un tribunal sans conscience l’eut condamné, sur la foi d’une intime conviction de principe, à être interné durant cinq ans pour payer une faute qu’il refusait d’endosser, sa famille s’était disloquée. Sa femme l’avait quitté pour en rejoindre un autre, au soleil, et ses enfants l’oubliaient. Désormais sans attache sentimentale, il affrontait l’épreuve du temps en traversant ses orages et ses étales sans participer à la vie. Les jours lui paraissaient interminables dans son abîme d’oisiveté et d’inutilité mais, finalement, en rayant l’un après l’autre les mois de son calendrier, il se rendait compte que la date de sa fin de peine approchait. N’ayant pas d’espérance dans l’avenir de solitude qui l’attendait, il n’éprouvait pas le besoin de faire des projets, ni de curiosité pour la vie du dehors. Il était là, enfermé, sans but, comme un veau en batterie dans son hangar. Rien ne justifiait qu’il compte les jours, mais le temps passait, inutile, doucement.

Un soir, allongé sur son lit et les yeux au plafond, alors qu ‘il rêvait à des choses anciennes, le prisonnier avait aperçu une araignée accrochée dans un angle, venue là par hasard ou pour profiter de la chaleur du mur. Son premier réflexe fut de monter sur son tabouret afin d’atteindre et de tuer l’intruse à huit pattes. A la réflexion, il pensa que l’animal velu ne le dérangerait pas, même s’il faisait comme une tache sombre sur son coin de plafond. Et comme il se souvenait avoir lu dans un livre de son enfance que les araignées aimaient le lait, il dévissa le couvercle de son pot de Nescafé, mit dedans une pincée de lait en poudre qu’il délaya avec quelques gouttes d’eau, puis le déposa sur sa table. Il se recoucha et s’endormit.

Le lendemain matin, à son réveil, il lui sembla que le niveau du lait avait un peu diminué dans son récipient de fortune, aussi il laissa le couvercle de lait sur la table. Au plafond, l’araignée était toujours là. Elle avait tissé une petite toile qui oscillait sous l’action du courant d’air qui s’échappait de la lucarne mal refermée. Le prisonnier vaqua ensuite à ses activités domestiques : petit-déjeuner, douche, rasage, lit, ménage, rangement et un brin de lessive. Quand il jeta un coup d’œil sur la table, il vit que l’araignée était descendue du ciel de sa cellule et qu’elle était posée sur le bord du couvercle. En souriant de contentement, il observa la scène de gourmandise de l’insecte et s’approcha. L’araignée remonta vivement vers sa toile. Le prisonnier remit un peu de lait dans le couvercle puis sortit pour faire sa promenade dans l’espace grillagé qui servait de cour.

Quand il revint, il constata que l’araignée n’était plus dans son coin de plafond et, comme il avait laissé entrouverte la lucarne, il pensa qu’elle était sortie. Regrettant cette absence, il prit son repas déposé à sa porte par l’hostellerie de sa pension d’Etat. Comme d’habitude, c’était un brouet sans odeur et sans saveur, servi dans une barquette plastique qu’il suffisait de placer dans le four à micro-ondes de la collectivité pour mettre ses aliments à température de consommation. Après un coup de torchon sur la table et une mini vaisselle, il s’installa pour mettre à jour son courrier. Il avait poussé le récipient de lait à l’extrémité du plateau de son écritoire et, quand il posa le regard dessus, il vit que l’araignée était revenue.

C’était une petite araignée portée par huit pattes dont la longueur ne devait pas excéder deux centimètres, son corps était gros comme l’ongle du petit doigt d’un prisonnier moyen. Vivement, il lança alors ses deux mains pour les réunir en bol autour du couvercle et ainsi surprendre l’insecte sans le heurter. Avec précaution, il l’emprisonna dans sa main fermée puis, doucement, il relâcha ses doigts, un par un, et laissa sa main grande ouverte avec l’araignée au centre. Au bout d’un moment, l’animal commença à bouger, testant sans hâte son espace de liberté. S’enhardissant, il remonta doucement sur le bras du prisonnier, et celui-ci se risqua à avancer un doigt au-dessus du corps velu pour esquisser, du bout de l’ongle, une caresse sur le dos. L’araignée ne bougea plus, paraissant se demander quelle démarche engager, puis tranquillement elle quitta son support humain, traversa la table et remonta le mur. Le prisonnier se prit à penser qu’il pourrait peut-être l’apprivoiser en l’accoutumant à être alimentée dans son couvercle.

Le temps passa, l’homme et l’insecte devinrent des familiers. Le prisonnier prit l’habitude de parler à son pensionnaire comme à une personne de compagnie. Il prenait soin, au cours de ses occupations ménagères, de ne pas brutaliser l’araignée qu’il rangeait, par principe de précaution, dans une boîte d’allumettes. Il lui arrivait même de l’emmener dans sa cage de poche lors des promenades dans la cour, afin de lui faire apprécier la douceur d’un rayon de soleil. Le temps carcéral lui paraissait maintenant moins inutile et moins difficile à supporter, il avait une compagnie !

Son araignée devint réellement apprivoisée, elle se laissait caresser et mettre dans la boîte sans tenter de fuir, et descendait du plafond quand le prisonnier remuait le couvercle à lait sur la table. Une espèce de complicité tacite semblait s’être dessinée entre ces deux êtres d’espèces si différentes, une bizarre amitié née à l’ombre des barreaux. Puis enfin, ce matin de soleil arriva, la libération était là.

L’homme prépara son bagage, revêtit son meilleur costume et plaça la boîte contenant sa compagne de cellule dans la poche de sa veste. Une fois les formalités de sa levée d’écrou accomplies et son maigre pécule rangé dans son portefeuille, il franchit la lourde porte de la prison. Personne ne l’attendait. Il faisait un peu frais malgré le ciel bleu, aussi releva-t-il son col.

Portant son bagage, il s’achemina d’une allure un peu gauche en direction de la ville. Il pensait prendre un train pour rejoindre un foyer d’accueil dans un autre lieu. Lorsqu’il arriva à la gare, il s’aperçut qu’il avait deux heures d’attente, aussi se rendit-il au buffet où une équipe de cheminots prenait l’apéritif pour fêter l’anniversaire de l’un d’entre eux.

Le prisonnier libéré s’installa au comptoir pour déguster une bière pression à laquelle il rêvait depuis longtemps. Il regardait le spectacle des gens qui, en habitués de la liberté, vaquaient naturellement à leurs affaires et à leurs plaisirs. Il se disait que, désormais, il pourrait lui aussi agir à sa guise, en consommant ce qui lui ferait plaisir. Il eut alors l’idée de faire profiter son amie l’araignée de ce premier parfum de liberté. Il sortit la boîte, l’ouvrit et fit sortir la dame aux huit pattes sur le comptoir, à côté de son verre de bière. Par amusement, et avec un doigt trempé dans son verre, il déposa une goutte de bière à côté de l’araignée. Même hors des murs de l’enclos d’Etat, il n’était plus seul ! Personne ne faisait attention à lui, chacun était occupé de sa propre animation, la quiétude régnait sur l’endroit, même si les cheminots, sans doute échauffés par plusieurs tournées de pastis, parlaient un peu fort sans pour autant déranger les autres consommateurs du lieu. L’araignée se dégourdissait les pattes en faisant quelques enjambées sur le comptoir tout en restant près du verre où elle avait été posée.

A un moment donné, l’ancien prisonnier se pencha sur son sac resté à terre pour y prendre ses cigarettes. Alors que, accroupi, il refermait la fermeture éclair de son sac, il aperçut la silhouette d’un des cheminots à côté de lui et l’entendit dire : « Ah ! la sale bête ! » , en même temps que résonnait le bruit d’une frappe de main appliquée sur la surface du comptoir.

Se relevant vivement, il se rendit compte du drame qui venait de se dérouler en une poignée de secondes : un cheminot avait aperçu une araignée divaguant sur le comptoir et, sans réfléchir, il l’avait écrasée ! Une folle colère s’empara du prisonnier libéré : la prenant par le col, il s’empara de la bouteille de pastis abandonnée sur le bar et, de toute l’énergie de sa rage, il la fracassa sur la tête du cheminot assassin d’une araignée, puis s’élança sur lui pour l’étrangler.

Evidemment, les autres cheminots le maîtrisèrent à temps pendant que le patron du buffet de la gare appelait les gendarmes. Sans rien comprendre à cette histoire d’amitié avec une araignée et sans état d’âme pour le soleil du jour, les gendarmes emmenèrent le libéré pour l’enfermer dans l’ombre de leur prison.

Il n’y avait pas deux heures qu’il était libre !

Paul VALLIN

Le Mans