Autochtones

Sous l’olivier, Baptiste se caressait la peau du ventre en ronronnant. C’était un bon gros père, au sang plutôt musard, qui, tous les après-midi, chaussait son chapeau de paille et se couchait là, dans l’ombre sucrée des vieux arbres, pour laisser passer le gros du soleil. Un bâton de réglisse entre les dents, il se laissait bercer par le chant râpeux des cigales. Camouflées dans les branches, elles semblaient veiller sur sa sieste et lorsqu’elles se turent, il sut qu’on montait le chemin. Il ne broncha pas. A cette heure, il ne pouvait s’agir que du Jeannot.
– Ho, lança ce dernier en poussant le portillon.
– Hoo, répondit Baptiste sans lever un sourcil. ‘201
Le visiteur traîna les pieds jusqu’à une chaise en fer forgé
qu’il tira vers l’ombre avant d’y laisser choir ses fesses de
moineau.
– Où tu cours comme ça ? demanda Baptiste.
– Je fais le curieux. Je viens voir s’ils sont arrivés, tes
parigots.
Baptiste releva le bord de son chapeau.
– A l’heure qu’il est, ils sont sur la route. Ces gens-là, c’est encore là qu’ils sont le mieux, sur les routes…

Baptiste savait de quoi il parlait. Depuis dix ans, il les accueillait ici, sur ses terres (il disait cela en coinçant les pouces dans les bretelles de sa salopette et en bombant son torse de roquet dodu comme s’il s’agissait d’autre chose que d’un arpent de cailloux et de poussière). A l’époque, en les voyant revenir à la campagne, quitter ces villes de fadas pour débouler avec armes et bagages chez les bouseux, il avait flairé la bonne affaire. Pour s’être amusé à leurs dépens depuis son plus jeune âge, il les connaissait mieux que personne et savait qu’on pouvait tirer profit de ces jobastres sans trop d’effort.
Il avait retapé le mas, passé des annonces et l’invasion ne s’était pas fait attendre. Au village, on s’était étonné de voir ces autos bondées, chargées de marmots et de grand-mères, s’engager dans le chemin du Baptiste. Lui les attendait au bout, sous son arbre. Pour leur mitonner des petits plats du pays et leur indiquer les curiosités
locales. Un moulin à vent en ruines et un lavoir asséché depuis deux siècles…

– Et qu’est-ce que tu leur fais de bon, ce soir, à tes gugusses ?
Baptiste se redressa et se gratta le bout du nez. Dès le début, la prestation culinaire quotidienne avait été un souci. La plupart de ces vacanciers abandonnaient la ville pour la brousse dans l’espoir de découvrir les subtilités du terroir, les secrets ancestraux, jalousement gardés. Pour autant, à force d’ingurgiter des conserves et des surgelés, rien ne trouvait grâce à leur goût. Les petits pois du jardin étaient trop sucrés, le lard trop gras… Baptiste y avait longuement réfléchi. Et trouvé une solution.
– Je leur fais du pastagou.
– Té, c’est quoi encore, ta couillonnade ?
– Des raviolis. Passés à la moulinette et servis avec du thym et de la farigoulette. L’avantage, c’est que le goût, ils le connaissent et en même temps, ça les dépayse… Jeannot s’inclina respectueusement.
– Et demain ?
– De la talochine. C’est un croque-monsieur, ni plus ni moins, mais avec du pain de campagne. C’est pour le rustique. C’est important, le rustique…
– Et ton rosé, dis, il est rustique ?
Baptiste, sans se lever, tira de sous sa chaise longue deux
verres et une bouteille.
– Goûte-moi ça. Du Pougnolles Charency. Vieilli en fût de chêne.
– Tu le reçois plus en cubi ?
– Hoo, qu’est-ce t’as aujourd’hui à faire le couillon ?! Tu le sais, non, que c’est du vin de la coop ! Le nom, c’est juste pour la rigolade ! Pougnolles Charency ! Avoue que ça en jette…
Les cigales, désormais habituées à la présence inoffensive du Jeannot, avaient repris leur concert. On s’entendait à peine. Le Jeannot en profita pour se recroqueviller sur un air de comploteur :
– Dis, Baptiste, à moi, tu peux le dire, c’est quoi, la rascagnasse ?
Un demi-siècle de malice unissait ces deux-là mais Baptiste lui jeta un regard soupçonneux.
– Et pourquoi tu veux le savoir ?
– Ben, tes parigots, quand ils descendent au village, ils disent que ta rascagnasse, c’est le meilleur poisson qu’ils aient jamais mangé. Et c’est pas à toi que je vais apprendre que les poissons, ici, ils ont goût de vase jusqu’aux écailles. Tu le sais, ça ! Alors, je me suis dit, peut-être que le Baptiste, il connaît une recette…
– Bah, je sais pas si je peux te dire. Tu sais, la rascagnasse,
c’est un truc de connaisseur.
Jeannot leva son verre et, respectueux du secret, trinqua dans le vague. Ils restèrent un instant silencieux, le nez
plongé dans la fraîcheur aimable du rosé.
Mais tandis que Baptiste songeait aux sourires onctueux de ses touristes quand ils s’attablaient devant une rascagnasse, le Jeannot, insidieux, revint à la charge.
– Ho, Baptiste, dis moi, c’est quoi ce poisson qu’a pas goût de vase ?
Baptiste enfonça son chapeau de paille et se laissa glisser dans sa chaise longue :
– C’est du poulet.

Alain Emery
Plancoët