La Chambre bleue

Depuis le jour maudit où il avait abandonné sa jeunesse africaine et quitté pour toujours sa terre natale pour l’utopique Pays de Cocagne promis par un marchand de rêves -une hyène humaine au visage grisâtre barré d’une cicatrice rose- il était allé de chute brutale en remontée héroïque à travers d’erratiques traversées de contrées plus hostiles les unes que les autres.La Chambre bleue

Dépouillé de ses économies, pauvre comme Job et plus désenchanté qu’un pygmée au milieu de géants, il finit par atterrir un jour dans un pays riche de sa réputation humaniste. Et il est vrai qu’il avait vécu là, dans cette terre d’adoption, dans la cité à ses débuts, comme une sorte de parenthèse cernant deux cauchemars : une halte de paix dans un quartier de culture ouvrière aux mille visages ethniques, irrigué de liens associatifs forts, enrichi d’échanges entre générations et communautés, entre hommes et femmes. Rien à voir avec la réalité contemporaine de ce début de XXIe siècle.

Au fil du temps la précarité s’était installée dans la cité Bellefontaine en même temps que la solitude tout court, celle des gens brisés par l’épée du chômage, abrutis par le stress et les cadences infernales, menacés par les restructurations qui ne sont que des « déstructurations » et aboutissant aux licenciements que l’on sait, à l’humiliation et à la misère, le tout s’accumulant au cœur d’une jeunesse désenchantée hantant les terrains vagues ou les cages d’escaliers, le regard perdu dans des rêves artificiels et la violence au bout de toute logique. La résultante de tout cela étant, pour finir, une vie broyée et éclatée dont il était lui-même inéluctablement responsable, car, ayant ostensiblement ignoré la mosquée et ses pratiques ordinaires, il subissait aujourd’hui l’ire vengeresse d’un dieu impitoyable. C’est du moins ce que lui répétaient inlassablement les envoyés de l’imam local, lui-même envoyé spécial de ce dieu qui semait à tous vents un islam obscurantiste, un de ceux qui jettent un voile non seulement sur les cheveux des femmes -comme si Dieu n’avait rien de mieux à faire ! – mais aussi sur les esprits, éteignant du même coup la flamme de la pensée critique, un islam pour tout dire au prosélytisme racoleur et à la pression sournoise et envahissante.

Il se voyait donc condamné à finir sa vie comme il l’avait commencée dans ce pays : au cœur de cette cité banlieusarde, juste à l’orée d’une mégapole déshumanisée, dans ces lieux graffités, sales et barrés d’immeubles sinistres.

A son grand soulagement, il échappait désormais aux affres des cadences infernales de l’usine et à la hantise permanente du chômage, mais il restait la proie du rejet racial partout ailleurs qu’ici, survivant avec un modeste revenu et soumis au cauchemar quotidien distillé par l’écran de sa télévision, pour lui seule source de paroles jetant en pâture au voyeurisme banal une actualité planétaire digne d’un film d’horreur incontournable.

Sa femme partie vers un monde dit meilleur et sa cohorte d’enfants immergés au cœur de cette promiscuité démente qui l’entourait, il était certain de ne plus jamais les revoir : ils vivaient dans un quotidien dont il ignorait tout mais certainement chaudron de toutes les outrances et qui les avalait inéluctablement. Aussi, s’était-il résigné à n’avoir pour seule compagne qu’une solitude incontournable, trouvant refuge et calme dans le silence relatif de sa chambre. Et la détresse n’ayant ni heure ni saison, il y passait de plus en plus de temps dans l’indifférence générale.

Les yeux fixés au plafond, il s’était abîmé dans un premier temps dans une méditation en roue libre où son esprit enfiévré se posait et se reposait de tout ce passé émaillé de luttes de survie pour sa famille et celle des autres, guéguerres aussi vitales que pénibles, avec des grèves de la faim et autres joyeusetés médiatiques pour un peu de reconnaissance au sein du tissu social, comme on disait.

Il repassait tout ça sur l’écran de plus en plus engourdi de sa mémoire quand, un jour de pluie, apparut une toute petite fâche informe au plafond, humidité qui s’étala en quelques heures prenant une forme diffuse et il diagnostiqua une probable fissure quelque part sur la terrasse du dessus. Son regard s’accrocha derechef à cette échancrure dans la blancheur du plâtre, et cela d’autant plus intensément qu’il commença par y discerner à force d’attention et sans aucun doute possible des formes qui devinrent de jour en jour plus précises jusqu’à lui causer un choc imparable : deux palmiers improbables balançaient leurs palmes au-dessus de lui …balançaient, c’était bien ça… comme bercés effectivement par un souffle dont il ignorait la source mais qui soulevait imparablement la pierre emprisonnant sa mémoire.

Tous les matins à partir de ce moment-là et à mesure que la tache s’élargissait, car elle s’élargissait et prenait vie sous ses yeux incrédules, il s’allongeait sur son lit, faisait lâcher prise à ses velléités de logique et laissait son cœur et son esprit dériver vers ces ailleurs mouvants et plafonniers qu’il reconnaissait si bien au passage.

Ce fut d’abord autour des palmiers une terre de rocaille et de vent. Une terre belle, de celles rejoignant le ciel en horizons flamboyants d’où descendait lentement une paix venue du fond des âges. Sous ce ciel habité de millénaires, à l’orée d’un désert brûlant, une oasis ruisselait d’une eau plus précieuse que l’or, un éclat de vie qu’un dieu fantasque et farceur avait posé là comme fleur de vie dansant au vent d’une houle de sable figé. Là avaient pris racine la douceur et la fureur au fil de traditions séculaires, tissées au fil d’Ariane reliant l’infini passé à la trame du présent puis au mystère du futur. Bien calé dans ses oreillers et nourri de silence méditatif, il lui semblait pénétrer dans le grand secret de la vie. Et si grandes étaient son attention et sa jubilation, qu’il en oubliait de nourrir son corps, si bien que sur les ailes de cet univers retrouvé, il partait libre de toute contrainte matérielle.

Quelques jours après, surgirent à leur tour du néant des silhouettes nomades drapées de bleu, de ce bleu indigo indicible tanné de soleil et de sable qui teintait même les visages de ces hommes bardés de cuir et perchés sur des méharis… ils passèrent lentement, immenses et fiers, ni paysans ni chasseurs, il le savait, mais conteurs, musiciens et poètes : il les avait tant écoutés dans un autrefois devenu mythique qu’il en avait encore les couleurs dans les yeux et les chants dans les oreilles ! C’étaient des touaregs, les hommes bleus du désert qui faisaient toujours une halte dans son oasis, et qui aujourd’hui sur son plafond, passaient lentement avant de s’évanouir comme fumée sur le chemin des étoiles en ne laissant derrière eux qu’une étincelle d’infini, merveille recueillie par les yeux du petit garçon qui se réveillait en lui. Alors, le cœur grand ouvert, il voulut partir comme autrefois, en s’imaginant encore que le monde n’était que grands espaces à conquérir, pavés de revanches à prendre sur le destin, mais le temps de décider sa vieille carcasse à bouger, les hommes bleus qui avaient bercé son enfance de flamboyantes illusions, avaient déjà disparu dans le flou extérieur de la tache qui s’élargissait au fil des jours.

Le lendemain, ou le soir même, il ne savait plus, surgit à l’improviste un mur ocre et terreux au pied duquel était assis un vieillard enturbanné qui le regardait avec une dignité douloureuse et des larmes plein les yeux : il s’empressa de détourner les siens. Arc-bouté comme autrefois dans sa douloureuse et pitoyable rancœur envers ce vieillard accablé qui avait été son père, il fut à nouveau submergé de fureur envers cet homme qu’il rendait responsable de la mort de sa mère, belle jeune femme épousée sans émotion et fauchée en pleine jeunesse, sauvagement lapidée pour un peu d’amour partagé avec un vague et jeune cousin. La vieille douleur familière le poignarda à nouveau, vrillant son cœur, submergeant son âme, justifiant sa fuite loin , le plus loin possible de cette habitation maudite. Vivrait-il mille ans, jamais, jamais il ne pourrait ni pardonner ni oublier. Il tourna à nouveau irrésistiblement la tête pour fustiger encore une fois ce visage ravagé de rides qu’il n’avait pu biffer de sa mémoire, mais seul restait dans l’espace un nuage indécis qui s’éloignait tout doucement dans le rayonnement immuable du désert.

Accablé et nauséeux, il s’endormit… et dormit longtemps : des heures d’un sommeil lourd qui se voulait sans fin.

A son réveil, il n’y avait plus de frontières au-dessus de lui : seule la splendeur du ciel vibrant sous la pleine lune et le silence habité du désert s’étendant à l’infini. Puis il distingua avec une sorte de soulagement feutré, suspendu dans le vide, un visage grisâtre et vénéneux barré d’une cicatrice rose qui le fixait narquoisement… à côté de lui, et comme en surimpression sur tout le reste, le visage de sa mère comme il ne s’en souvenait plus : apaisé et tranquille. Surgirent à leur tour du néant deux méharis puissants qui s’arrêtèrent un instant, le temps pour lui de fermer tout doucement les yeux et de monter sur la selle targui en forme de Croix du Sud à côté de sa mère qui attendait. Alors , il se laissa glisser dans ce nouveau voyage, le cœur en paix et sans regret -« enfin… »- murmura-t-il sous les étoiles- en se laissant porter par la houle immobile du désert retrouvé.

Quand quelques semaines plus tard les services sociaux défoncèrent la porte de cet appartement au 9e étage, habité par un vieillard solitaire que l’on ne voyait plus vaquer à ses occupations ordinaires, ils ne trouvèrent personne, ni aucun signe de vie. Ils ne furent intrigués que par une longue traînée bleue indigo qui teintait avec luxuriance tout le plafond de la chambre en débordant sur les murs en longues et sinueuses écharpes vaporeuses pleines de lumière qui semblaient entrer ou bien peut-être sortir par la fenêtre dans une sorte de danse figée.

En quelques heures, et sans se poser de question inutiles, on repeignit l’appartement et on oublia avec une indifférence sans méchanceté le vieil homme solitaire, appelé à vivre désormais et assurément chez l’un ou l’autre de ses enfants.

Mais les nouveaux occupants des lieux ne purent jamais tout à fait effacer la coulée de bleue indigo qui courait sur le plafond de la chambre et qui semblait curieusement vibrer les soirs de pleine lune. Ils se contentèrent de nommer romantiquement cette pièce « La chambre bleue ».

Catherine Bérenger-Joly, Pujols