La Chapelle Saint Thomas

Deuxième prix du concours de nouvelles des Appaméennes du livre 2007

Au milieu des ruines, quatre tables dressées avec fantaisie, les attendaient.
Cela se passait toujours de la même façon. Trébuchant sur des hauts talons – c’était là le seul détail vestimentaire dont elle se souvenait – Mariane poussait une grille, qu’elle ouvrait à deux battants. Sous le proche lampadaire, un arbuste aux fleurs jaunes qui luisaient comme des étoiles illuminait la façade de l’édifice d’une aura quasi fantasmagorique. Au bout d’une courte allée, elle butait sur une épaisse porte en bois, cadenassée. Et puis, elle ne savait sous l’effet de quel enchantement, elle se retrouvait parmi ces ruines désertes et leur obsédant alignement de tables parées pour une fête.

C’était toujours la même vision, brève comme un flash. Trop brève pour qu’elle ait le temps d’analyser durablement la scène et d’en découvrir le sens caché.

L’esprit de Mariane émergeait du cauchemar avec un sentiment de frustration douloureux à force d’intensité. Quelques bribes de conscience affleuraient de son profond sommeil, quelques îlots de fébriles interrogations.

A quoi rimaient ces amas de débris indiscernables d’où émergeait la magnificence intacte des tables décorées pour une joyeuse cérémonie ? Leur finalité lui échappait.

A chaque fois, elle se croyait sur le point de deviner. La réponse semblait prête à jaillir des limbes de son esprit engourdi. Encore un effort ! et elle allait pouvoir recoller les pièces du puzzle que sa mémoire avait dispersées.

Mais à la dernière fraction de seconde, tout se brouillait. L’insolite cliché se délitait en pixels de plus en plus flous qui finissaient par tournoyer dans sa tête à la manière de la neige sur un écran déconnecté.

Elle n’avait même pas réussi à situer le cadre de cette scène surréaliste : des gravats, rien que des gravats ! sans possibilité d’identification.

Parfois, pourtant… Oui ! Cela pouvait être des pierres arrachées à un autel, des fragments de balustrade, de colonnes ouvragées, peut-être des débris de statues. Il lui avait semblé reconnaître fugitivement un pied, une main… Se trouvait-elle au sein d’une église ? d’une chapelle ?

Mais alors, s’il s’agissait des vestiges d’un lieu saint, comment expliquer la présence de ces tables manifestement préparées pour un banquet profane ? Complètement illogique…

La seule chose dont elle était certaine et qu’elle revoyait avec netteté, c’était l’agencement de ces tables recouvertes de belles nappes ajourées, d’un blanc immaculé qui n’avait pas pris une seule particule de la fine poussière cendrée recouvrant les gravats.

De même, les assiettes en fine porcelaine, les couverts argentés, le cristal des verres qui reflétaient la lumière des bougies parfumées flottant dans des coupelles vert d’eau… tout cela était intact. Témoins du raffinement d’un art consommé, ils resplendissaient en hallucinant contraste au-dessus du chaos des débris jonchant le sol.

Soudain, Mariane se demanda quel était le nombre de convives ainsi attendus. Bizarrement le détail lui parut primordial. Il lui fallait dénombrer les couverts prévus !
Elle en était sûre, ce nombre lui donnerait la clé du mystère.

Sur les quatre plaques rectangulaires de mêmes dimensions qui reposaient sur des tréteaux qu’on voyait dépasser du tissu des nappes, les couverts étaient symétriquement disposés.

Mariane plissa mentalement les yeux pour mieux se remémorer la première tablée : un, deux, trois, quatre,… dix couverts ! Dix sur le grand côté, cela faisait très exactement une vingtaine de convives par table. Quatre-vingts en tout.

Quatre-vingts… Les chiffres s’inscrivirent nettement en lettres noires pendant un bref instant à portée de sa conscience. Puis, tout disparut à nouveau.

Mariane se demanda si elle aussi faisait partie des convives attendus. Et pour quel événement ? Sa pensée buta sur un trou noir, vogua, indécise… et se cristallisa sur un parfum de roses.

Les fleurs ! Des bouquets exclusivement composés de roses blanches ou crème, à profusion. Elles formaient des couronnes, des étoiles en un mousseux chemin de table.

Sur les murs, aussi : de grands cœurs où le velours crémeux des corolles entrelacées se détachait sur les soieries vertes accrochées aux parois. Les hauts murs étaient restés intacts, enclosant cette vision singulière où se mêlaient la douceur d’une fête et l’horreur d’une apocalypse.

— Moi, je veux des roses, uniquement des roses, blanches ou crème, assorties à ma robe, disait une voix rieuse.

Cette voix familière, Mariane était sûre de la connaître. Là… Là… Le nom était sur le bord de sa mémoire. Il allait jaillir… Il allait…

Rien ne se passa. Elle replongea dans les ténèbres de l’inconscience. Et son esprit embrumé se repassa en boucle l’image des quatre tables au milieu des ruines.

La petite voiture blanche se gara dans le parking Visiteurs de la clinique des Frangipaniers. Paul en extirpa péniblement sa longue carcasse voûtée. Il avait l’aspect d’un vieillard, les cheveux blancs en broussaille. Il n’était pas bien vieux pourtant. La soixantaine à peine entamée.

En boitillant, il traversa le hall vers l’ascenseur. Bien que proprement vêtu, sa mise négligée trahissait la lassitude d’une existence qu’il subissait avec résignation. Sa chemise blanche était fripée ; son pantalon en tergal noir tirebouchonnait lamentablement ; un vieux ceinturon au cuir tout craquelé peinait à le faire tenir autour de sa taille amaigrie.

Au bout du couloir, le docteur Gasq vit poindre la silhouette torturée. II salua Paul, hésita un court instant, et finit par aller à sa rencontre et lui serra la main en murmurant :
— Courage, monsieur Brunet ! Rien de nouveau, hélas.
Apitoyé, il regarda le malheureux franchir le seuil de la chambre 107.

Paul s’assit auprès du lit blanc où Mariane reposait au milieu de tubes de toutes sortes. Elle avait un visage lisse et serein, le visage de ceux que n’atteignaient plus les tourments extérieurs.
Un an déjà. Justement aujourd’hui.
Sans réfléchir il consulta le journal qui était sur la table de chevet. On le distribuait le matin dans toutes les chambres sans se soucier si l’état du malade lui en permettait la lecture ou non.

Depuis un an donc, Paul ouvrait machinalement le journal sans parvenir vraiment à fixer la signification des lettres assemblées sous ses yeux. Juste pour se donner une contenance face à la femme qui gisait là sans connaissance. Une bienheureuse inconscience, se disait-il.

Lui, il avait fait partie des « miraculés ». Seulement une jambe cassée qui lui avait laissé cette légère claudication. Et l’insupportable souvenance. Des corps gémissants empêtrés dans les débris de la toiture qui s’était effondrée, qui s’était émiettée plutôt sur la joyeuse farandole. Et Suzanna étendue, étrangement immobile, un coquelicot s’élargissant au milieu des roses de son voile de mariée.

— Vous verrez, avait-elle annoncé, mutine. Vous verrez, j’ai dégotté l’endroit idéal pour mon mariage ; vous savez, la vieille chapelle qui nous servait de vestiaire quand je fréquentais le Collège Saint Thomas… Eh bien ! elle a été désacralisée et mise à la disposition du public. Je vais l’étrenner. Vous verrez, ce sera grandiose. Et si romantique !

Soudain, Paul referma le quotidien et le lança à l’autre bout de la pièce comme s’il le brûlait. Ce jour-là, on commérait le dramatique événement.

Une photo de la façade avec sa lourde porte en bois inutilement cadenassée était accompagnée d’un des gros titres de l’époque :

LE TOIT D’UNE CHAPELLE S’ÉCROULE SUR UNE NOCE DE 80 INVITÉS.

Monique MERABET,
Saint-Denis-de-la-Réunion