Contrat

Deuxième prix « Jeunes espoirs » du concours de nouvelles des Appaméennes du livre 2008

Lorsque j’entrai dans la salle réservée aux voyageurs, mon premier regard fut pour l’horloge, qui marquait six heures. Je n’étais pas en retard. Je ne suis jamais en retard. Je fis tamponner mon billet.
En entrant dans mon wagon, je fus tout d’abord frappé par l’odeur de renfermé, de transpiration et de poussière due à l’âge de ce train et surtout aux passagers qui avaient passé la nuit assis sur des sièges durs, usés et sales.
Le wagon était divisé en petits compartiments individuels de quatre places, et évidemment il n’en restait pas un de vide. J’optai pour celui où je n’apercevais qu’une seule silhouette à travers le verre d’un marron poisseux. Je poussai la porte coulissante qui céda dans un grincement courroucé.
La jeune femme, à l’intérieur, leva les yeux. Je lui adressai mon sourire le plus engageant. Je savais qu’avec ma figure ronde très banale, ma grande bouche naturellement souriante, mes immenses yeux marron qui me mangeaient la figure et mes cheveux châtain, j’avais une physionomie sympathique, amicale et ouverte, tout en étant loin d’être beau. Avec ces atouts naturels, il est très facile de mettre son interlocuteur à l’aise.
D’ailleurs, la jeune fille me rendit vite mon sourire, bien que le sien fût un peu crispé. Elle semblait nerveuse et triturait ses manches en jetant sur la porte des regards de bête traquée. Je m’assis et la dévisageai. Sa figure était ovale et douce, et ses yeux vert sombre. Elle était très simplement vêtue d’un jean bleu et d’un gros pull-over blanc. Elle aurait été banale et même invisible si elle n’avait pas eu cette superbe crinière couleur de feu qui dégringolait sur ses épaules en boucles chaudes.
Sentant mon regard, elle leva les yeux et rougit, le champ de taches de rousseur de ses joues s’embrasa. Trouvant cela charmant, j’éclatai de rire et lui tendis la main :
« Bonjour, je m’appelle Paul. Vous ferais-je peur, petite souris ?
– Je… Moi c’est Sarah, souffla-t-elle avant de se détendre un peu. Excusez-moi, je suis trop nerveuse. »

Elle rit à son tour. Je regardai ma montre. Je n’étais pas en retard.
Le train nous berçait et peu à peu je me sentis somnoler. Sarah, par contre, était agitée de tics trahissant sa grande nervosité. Ainsi, ne cessait-elle de se tordre les mains. Quand je lui demandai ce qui n’allait pas, elle me jeta un regard farouche. Le voyage serait long, je m’avachis sur mon siège, tout en la regardant. Les œillades qu’elle me lançait étaient de moins en moins terrifiées, elles avaient quelque chose… de confiant? Je retins un ricanement. Cette jeune demoiselle était encore une adolescente passionnée qui croyait aux coups de foudre. Tout à coup, je la dévisageai plus attentivement.

« Sarah ? Sarah Haie ? C’est vous qui avez témoigné contre cet homme, Armando Deanle ? Le dealer et proxénète ? J’ai lu un article… »

Son regard trahit une peur intense, mais mon sourire la rassura.

« Oui…, avoua-elle dans un souffle.
– C’est admirable, héroïque. Ce que vous avez fait… c’est indicible. Cet homme était un monstre, vous risquiez votre vie. C’est très courageux.
– C’est pour ma sœur, dit-elle doucement. C’était une mule, vous comprenez… Mais un jour, un des sachets s’est déchiré dans son ventre. Elle est morte. On n’avait pas beaucoup d’argent, alors même si… elle voulait me payer mes études… Il l’a laissée mourir ! Je suis sûre qu’il aurait pu la sauver, mais il lui a ouvert le ventre pour récupérer la drogue. Je le sais, parce qu’il est venu me trouver, après. Ta sœur était une bonne mule, disait-il. On l’a perdue, c’est dommage, mais tu voudrais pas te faire un peu de fric, ma jolie ? Quand j’ai entendu ça, je lui ai demandé ce qui était arrivé à ma sœur. Il m’a tout raconté, sans gêne. Quand il m’a vue blêmir, il n’a pas compris. Il a cru que je m’inquiétais pour moi, et il m’a assuré qu’il était rare que les sachets se déchirent. Je… je n’ai pas supporté. »

Elle avait les yeux remplis de larmes. Compatissant, je lui pris la main. Pour me raconter tout ça, elle devait vraiment avoir besoin de s’épancher. Pauvre petite.

« Quelles études ? » demandai-je doucement pour la détendre en l’amenant sur un sujet qu’elle aimait.

Gagné. Ses yeux s’illuminèrent brièvement.

« Médecine. C’était pour maman. C’est ce qu’elle aurait voulu. »

Cette pauvre gamine avait vraiment décroché le gros lot. Elle avait également perdu sa mère, et je devinais que c’était sa sœur qui s’était occupée d’elle, ce qui expliquait son choix. Mule. Drôle d’orientation. Terriblement dangereuse. Je soupirai. En d’autres circonstances, nous aurions pu être amis. Ou plus.
Mes yeux glissèrent sur son corps, s’arrêtèrent sur sa chevelure de feu. Une teinte superbe. Sentant mon regard, la jeune fille rougit. Je ris doucement : elle était charmante.

« Pourquoi fuyez-vous, alors ? Armando est sous les barreaux maintenant.
– C’est que, murmura-t-elle, le regard rivé sur ses pieds, il a encore des hommes de main qui… j’ai brûlé de la drogue, vous comprenez, et j’ai envoyé leur chef en prison. C’est facile de payer quelqu’un pour… »

J’acquiesçai doucement et regardai ma montre. Bientôt midi, je n’avais plus beaucoup de temps. C’était presque regrettable.

« Si courageuse, murmurai-je à mon tour.
– Pardon?
– Oh, non, rien. »

Sarah me fixa un instant sans comprendre. Le train ralentissait. Bientôt…
En effet, un signal sonore ne tarda pas à nous annoncer la fin de ce trajet. Je fronçai les sourcils.

« Ce n’est pas contre vous, Sarah.
– Quoi ? Je… »

Un bruit sec et étouffé lui coupa la parole. Elle s’affala sur son siège, comme une simple poupée. Sur le brun du siège, le sang ne se distinguait guère. Je rangeai mon silencieux, sortis une liste.

« Employeur : Armando Deanle. Cible, Sarah Haie. Contrat effectué. »

Je rayai scrupuleusement le nom et me détournai sans un regard.

Bérengère REVOLLAL
Pamiers