En attendant Elsa…

Quatrième prix du concours de nouvelles des Appaméennes du livre 2006

« II fait soleil ce matin, mais aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres : nous allons enfin faire connaissance ! C’est bien la première fois que je ne suis pas mécontent de “poireauter”, bien qu’impatient, sous la bise et cet astre pâle hivernal », pensait en souriant un petit homme replet…

Elle avait trente minutes de retard ! Le froid était intense. Il remonta son col pour mieux lutter contre le vent glacial tout en tapant de la semelle pour se réchauffer. Jean-Paul, car il s’appelait Jean-Paul, frissonnait, bien que couvert chaudement d’un pardessus.

Lorsqu’il était arrivé sur place, un homme semblait attendre. De belle prestance, les tempes grisonnantes, un énorme bouquet de roses rouges en main, il s’impatientait en piétinant sous l’horloge. A proximité se trouvait une voiture cossue à l’arrêt, le moteur en marche et la portière entr’ouverte, en stationnement formellement interdit.

Le quidam regardait sa montre à chaque instant…, sans lever les yeux vers l’horloge !

De temps à autre, il se réfugiait au chaud dans sa voiture ; mais sitôt qu’une silhouette féminine apparaissait à l’horizon, il jaillissait comme un diable du véhicule, tout sourire.

Jean-Paul et l’homme dévisageaient impudemment les jeunes femmes qui approchaient. Celles-ci, gênées, tournaient la tête…

Finalement, l’homme, lassé de ce manège, se précipita soudain vers une petite fille en lui tendant les roses. « Pour ta Maman…. », dit-il, puis s’en alla aussitôt, l’air furibond !

Un grand escogriffe, vêtu d’un cardigan, survint peu après, muni de quelques œillets blancs achetés à la jeune fleuriste dont la boutique était à vingt mètres de là.

Après dix minutes de « pied de grue », il poussa un long soupir et quitta les lieux, sans avoir adressé la parole à Jean-Paul.

Lui succéda un homme, bien charpenté, avec un blouson de cuir, tenant un ridicule petit bouquet qui disparaissait dans son poing. Il roulait des yeux interrogatifs à tout instant vers Jean-Paul. Il résista ainsi un bon quart d’heure, puis partit brusquement à grandes enjambées, jeta son minuscule bouquet dans le caniveau en précisant à la cantonade : « Fauty êttcon ! »

Jean-Paul tenait un bouquet de fleurs des champs qu’il venait de prendre à la boutique voisine.

C’était son premier rendez-vous « en chair et en os » avec Elsa. Il ne l’avait jamais rencontrée autrement qu’en « dialogue direct » d’un serveur spécialisé sur Internet et sous un pseudonyme. Elle changeait souvent de « pseudo » : « La Cannibale »…

Car cela faisait maintenant plusieurs semaines qu’ils dialoguaient ainsi le soir tard. Ils avaient alors constaté qu’ils partageaient une même passion : l’opéra et le chant.

Jean-Paul avait éprouvé une envie folle d’entendre la voix d’Elsa, mais elle avait refusé de lui donner son numéro de téléphone : « Un petit souper aux chandelles, je veux bien, mais en bons camarades et avec des fleurs. »

Elsa aimait les fleurs, et les roses, surtout. Mais les roses étaient chères… pour une première fois. Bah ! Un repas arrosé la dégèlerait !

Elle s’était dépeinte comme étant « élancée, brune, “aile de corbeau”, les yeux “myosotis”. » Ah ! « Les yeux d’Elsa ! » Il adorait les grandes, brunes aux yeux bleus… Peut-être le lui avait-il dit au début, au tout début, car il ne s’en souvenait pas…

Il n’avait pas triché, s’étant décrit tel qu’il se voyait : petit, ni beau ni laid, mais avec beaucoup de charme. « Oh ! La beauté, vous savez, c’est le cœur qui compte ! » avait-il lu, en réponse à sa description, sur l’écran de son ordinateur.

Et Jean-Paul s’était décidé à l’inviter. Ils s’étaient donné rendez-vous pour cette fin d’après-midi. Elle était en retard : « c’était bien une femme ! »

Comme il tournait la tête, il vit un homme âgé venant de la fleuriste (avec en main plus d’asparagus que de roses) qui se dirigeait à petits pas pressés directement vers lui.

Le vieil homme salua, soulevant sa casquette :

— Bonjour ! Excusez-moi. Personne n’est venu au moins, j’ai bien cinq minutes de retard ?

— Non, pas depuis une demi-heure, je vous l’assure !

— Pensez, avoir un tel rendez-vous à mon âge ! Notez que je ne pourrai pas la reconnaître, c’est sûr, car je ne l’ai encore jamais vue ! C’est la première fois que nous sortons ensemble…C’est une vieille solitaire, mon Elsa. Elle est aussi âgée…

— Comment s’appelle-t-elle ?

— Elsa. Vous avez l’air plutôt surpris, pourquoi ?

— J’attends une personne de ce nom : Elsa.

— Mais vous êtes beaucoup plus jeune que moi, comment est-elle ?

— C’est une chanteuse, élancée, brune aux yeux bleus.

— Hé ! Hé ! Hé ! Rien à voir avec ma conquête ! Elle a les cheveux blancs, et très mauvaise vue. Elle affirme être percluse de rhumatismes.

Jean-Paul se taisait, car le vieil homme parlant pour deux semblait intarissable. Il expliquait :

— Je suis célibataire et retraité aussi. J’ai passé quarante ans dans les chemins de fer ! Vous n’êtes pas de la SNCF, des fois ? Je construis des maquettes de locomotives et je cherche des amateurs sur Internet… C’est comme ça que je suis tombé sur Elsa, car c’est une collectionneuse de première ! A croire, quand nous dialoguons, qu’elle dispose de nombreux catalogues et les a sous les yeux !

— Mais qu’est-ce qu’elle fait, sapristi ! ?

Il éternua.

— Je suis si fragile des bronches et il fait si froid ! N’est-ce pas elle que je vois venir là-bas ?

Un long silence puis :

— Non, c’est un très gros chien…

Jean-Paul n’écoutait plus. Il était intrigué par l’attitude d’un homme qui observait de loin, ses mains tenant un bouquet dans le dos… Se voyant découvert, celui-ci approchait. Sa démarche et sa silhouette étaient celles d’un homme jeune, pratiquant assidu de sports…

— Vous attendez Elsa ? s ‘étouffa le vieil homme de rires, d’éternuements et de toux mêlés.

— Çççaaa alors ! ne put que s’exclamer le sportif. Comment le savez-vous : elle m’a joué un tour ?

— Mais non, tout le monde ici attend « une Elsa ! » Qui-est-elle ? Que fait-elle ? Comment est-elle ?

— C’est une sportive, grande, blonde aux yeux verts. En fait, elle réalise des temps « canons » sur 100 et 200 mètres. C’est celle-là que vous attendez, complètement gelés tous les deux ?

La nuit tombait, le vent glacial s’était accentué. Jean-Paul et l’homme âgé soufflèrent rassurés : Si vous la connaissez, alors ça change tout !

— Mais non, c’est notre première rencontre ici. Je l’ai connue sur Internet, car je cherchais des partenaires filles pour organiser prochainement un relais « quatre fois cent mixte » : deux garçons et deux filles, dit en rougissant le jeune homme, inquiet de la situation. N’allez pas croire….

— Messieurs, papiers s’iou plaît !

Deux agents de police se tenaient derrière eux.

— Ça fait un moment qu’on vous observe, dit l’un. Qu’attendez-vous depuis si longtemps dans ce froid ?

— Elsa ! répliquèrent en cœur les trois noctambules.

L’un des policiers annonçait sur son émetteur-radio personnel : « Nom de code : “Elsa”. Signe de reconnaissance : des bouquets de fleurs, des roses et d’autres. Ils ont déjà passé des messages aux précédents. C’est le même genre de réunions discrètes qu’on observe depuis plusieurs jours… »

Un fourgon bleu de police, tous feux éteints et roulant lentement, vint se ranger près du groupe. On va tirer tout ça au clair au commissariat, allez !

Jean-Paul et ses deux comparses internautes protestèrent et même se débattirent en vain. Le sportif, qui avait terrassé deux agents, s’en prit trois autres sur le dos qui le rossèrent. Des pétales de roses jonchaient le trottoir. Et Jean-Paul, accablé, se laissa menotter…

Dans le véhicule de police se trouvaient déjà les deux « impatients » (le « Cardigan » et le « Blouson de cuir ») qui avaient précédé le vieil homme sous l’horloge, et qui s’étaient fait « pincer » à quelque distance du lieu de rendez-vous. Le « Blouson de cuir » devait avoir créé des difficultés, car il avait la mâchoire enflée et le policier qui le gardait en le fusillant d’un œil arborait à l’autre un coquard. Le fourgon démarra sur les chapeaux de roues, gyrophare en action et sirène hurlante, sous les yeux des badauds.

Un homme jeune qui rentrait chez la fleuriste avait suivi la scène d’un regard amusé, en secouant la tête.

— Elsa, ça a l’air de marcher tes affaires, hein ! ? cria-t-il une fois à l’intérieur.

— J’ai même doublé mes ventes ! Une jeune femme rousse au charmant minois et aux beaux yeux marron parut, virevoltant depuis l’arrière-boutique.

— Tu pourrais au moins espacer tes rendez-vous, non ?

— C’est vrai, j’aurais pu éviter le vieux bronchiteux aux locomotives, surtout en cette saison…

Le jeune homme en riant l’enleva dans ses bras et tendrement l’embrassa.

Jacques
Lamy Marseilles