Lettre à Héloïse

Ile-de-la Réunion, 2012

Ainsi, grâce à ton heureuse arrivée en notre monde, me voici, depuis hier, la multiaïeule comblée d’une blonde ultramarine, un ti baba tende que je chérirai comme j’ai chéri, de génération en génération, tous les fils et filles du ciel que la féconde houle indienne cueillit pour moi aux quatre horizons de l’univers.

Toi qui souris peut-être en ce moment même à des grands-parents alsaciens, rêvant de la mythique cigogne qui t’a emmenée vers eux, tu dois te demander si -mon grand âge aidant- je ne radote pas un peu, si je ne déroge pas comme disent ceux qui parlent encore cette langue créole que j’ai inventée pour eux.

En effet, comment pourrais-tu, toi la petite Européenne, comment pourrais-tu te sentir liée à un gros caillou (plutôt joli d’ailleurs, n’en déplaise à ma naturelle modestie) perdu à des milliers de kilomètres de ton lieu de naissance ?

Hé non! vois-tu, petite, malgré le nombre de mes années, impressionnant en regard de ton vingt-et-unième siècle encore tout jeunot, j’ai l’esprit et le cœur alertes.

Les liens qui me rattachent à mes enfants sont si prégnants que je sais pouvoir te compter dès à présent parmi les miens. Pour première nourriture, n’as-tu pas bu au sein maternel un lait aromatisé rougail saucisses et cari poulet ? Je sais aussi combien ta maman, une des mes filles affectionnées, brûle d’impatience de venir te présenter à moi.

Alors, en attendant, permets-moi de te parler un peu de ces lointaines racines qui ont puisé leur sève dans les plissements de ma robe de lave ou dans le velours pailleté du sable de mon lagon.

Je n’ai rien oublié de toutes les péripéties souvent tragiques de mon peuplement. Tous ces événements sont inscrits dans le gris de mes roches, dans la transparence de mes cascades, dans l’azur de mon ciel, comme gènes indélébiles. Et j’éprouve pour mes enfants un amour infini sans distinction de race ni de caste, sans distinction de religions.

J’ai vibré au rythme de leurs émotions ; avec eux, j’ai pleuré et j’ai ri ; j’ai bu leur honte et j’ai dansé leur délivrance.

Ce long passé qui s’enrichit de jour en jour de nouvelles souvenances, je te l’offre en héritage. Tu le découvriras pièce à pièce comme les coins familiers d’un tapis mendiant.

Quelle que soit la branche que tu suivras dans cette pérégrination aux sources de mon histoire, tu comprendras combien était sombre ma misère et quel courage il a fallu à tes ancêtres pour survivre à l’isolement, au dénuement, à l’hostilité souvent répétée des éléments, à l’hydre monstrueuse des asservissements…

Et à l’instar de mes rejetons, tu te feras feuille de songe pour laisser ricaner ceux qui étiquettent, ceux qui ironisent sur la revendication d’une pourtant évidente spécificité, ceux qui dénoncent ma mentalité d’assistés (occultant des lustres de dépendance à une Providence venue de l’extérieur), ceux qui s’indignent de mon manque d’hospitalité parfois (comme si j’étais terre extensible à l’infini)…

Peut-être, fuyant des hivers trop rudes, viendras-tu à ma rencontre pour une courte escale, en plein cœur de mes insolites noëls d’incandescence et d’or lorsque les flamboyants me peignent une couronne à leur manière pointilliste…

Peut-être, au contraire, viendras-tu pour quelques mois, quelques années, te réfugier sous mon jupon de Merkal salvatrice, pour te recomposer une identité. Là, à l’abri de l’elliptique horizon enserrant mes rivages, la plénitude de ton être ne pourra t’échapper et sa métisse essence te chantera les prémices d’une humanité de tolérance et d’harmonie.

J’en ai trop connu qui se sont perdus après avoir sauté la mer, égarant leurs repères en une longue errance chaotique; combien ont alors perdu leur foi et leur espérance au bout d’un nécessaire exil… ex-île !

Heureusement, j’ai aussi souvent partagé le bonheur de ceux qui ont pu rompre la chaîne de l’éloignement, de ceux qui ont tressailli d’allégresse en apercevant l’écume de mes côtes et le vert de ma carapace au coin d’un hublot. Pour sceller leur renaissance à la créolité certains s’exaltèrent jusqu’à me baiser les pieds et j’ai alors rosi de confusion: me voir promue au rang de Terre Promise, moi que d’aucuns qualifient de négligeable point dans l’immensité d’un océan!

Mais, peu importent les circonstances de nos (re)trouvailles ! je saluerai ta venue des arabesques de mes blancs paille-en-queue, je frémirai de joie à te sentir fouler mon sol, respirer mes parfums et t’extasier sur mes exquises beautés. Toutefois, il te faudra voir au delà des apparences, te garder de m’identifier, en touriste pressée, aux fleurs et aux fruits colorés qui me brodent une image diaprée en toutes saisons, résister aux sirènes de quelques musiques faciles, de quelques cartes postales de pacotille. Il te faudra aussi accepter les contingences de ma mise en modernité et ne pas bouder les appas peu exotiques de l’habit de béton auquel j’ai dû me résigner.

Et, sais-tu, Héloïse, tu combleras mon tendre cœur de nénène lorsque, comme j’en suis persuadée, tu me nommeras

Ton île.

P.S : Pour clore cette lettre je ne sais quelle signature choisir parmi la kyrielle de prénoms que m’ont octroyés les hasards de l’histoire. Alors, pourquoi pas cet ultime nom d’espérance et de fraternité avec lequel je m’accorde le mieux : RÉUNION…

Monique Mérabet,
Saint-Denis-de-la-Réunion