La dernière épouse Premier prix du concours de nouvelles des Appaméennes du livre 2007 Au milieu des ruines, quatre tables dressées avec fantaisie les attendaient. Des serveurs en livrée jaillirent d'une tente plantée sous un arc de triomphe éboulé et escortèrent chaque dame à sa place. Impressionnée, Mathilde serra plus fort les doigts de Xavier. Il l'installa près de lui et ordonna qu'on serve le Champagne. Tandis que dans un bruissant brouhaha, les invitées arrangeaient leur chaise et leur tenue, Mathilde contempla l'esplanade surplombant la mer où s'élevaient les vestiges d'un théâtre antique. A l'horizon, le soleil finissant embrasait l'eau couchée qui miroitait en éclats métalliques. Xavier l'avait joué grandiose pour son dîner d'adieu ! Il se leva, une coupe à la main et tous les regards se tournèrent vers lui : doté d'une silhouette alerte et musclée qui ne trahissait pas son âge et d'une mouvante crinière argentée, Xavier avait un charisme que ni le temps, ni la maladie n'avaient entamé. Certes, il avait tendance à se conduire comme si le monde lui appartenait mais cette morgue, adoucie par un éternel sourire en coin, n'était pas le moindre de ses charmes. D'une voix chaude et bien timbrée, il commença son discours. Vous êtes venues. Vous avez toutes répondu à l'appel que je vous ai lancé. Cette bonté vous honore mais elle ne me surprend pas : il a fallu, il faut (coup d'œil attendri à Mathilde) beaucoup de générosité pour me donner son affection car je n'ai pas été sans reproche avec vous. C'est pourquoi, au moment de... (Mathilde suspendit son souffle) prendre congé, j'ai voulu vous présenter mes excuses. Si c'était à refaire, je reproduirais sans doute les mêmes erreurs mais, je le jure, je retomberais amoureux de vous. Car vous êtes, mesdames, exceptionnelles. On a pu m'accuser de jouer avec vous le collectionneur, mais je n'ai pas eu ce cynisme : vous savez, chacune d'entre vous sait, qu'elle est venue vers moi sans que je l'en prie. Votre diversité est évidente mais vous êtes également toutes la même : passionnée, impérieuse, et si douce ! Ce soir où j'ai la joie de vous contempler dans un décor que je voulais à votre image, unique au monde, je vois dans cette mosaïque que vous composez l'éternité de la femme idéale qui fut le meilleur de ma vie. Buvons, mesdames (Mathilde, subjuguée, prit son verre) , non à cette maudite santé que j'ai définitivement perdue, mais à votre présence à mes côtés... Mathilde fit cul sec : il lui avait fallu bien de l'amour pour accepter de se mesurer aux créatures splendides et célèbres qui avaient jalonné la vie sentimentale de Xavier, mais une fois de plus, son mari l'émouvait aux larmes. Trois violonistes campés dans l'angle d'une porte triomphale se mirent à jouer. Des torches s'allumèrent comme par enchantement et chassèrent la pénombre qui noyait les colonnes ; en contrebas, la Méditerranée gisait, plus noire que la nuit. On apporta le vin, les plats, des bavardages s'élevèrent, des rires fusèrent : l'aimable raffut de la sémillante assemblée résonnait miraculeusement dans ce lieu sacré. Contente, ma chérie ? demanda Xavier. Intimidée par cet aréopage de femmes faites, séduisantes et distinguées, dont certaines avaient deux ou trois fois son âge, Mathilde éluda et Xavier poursuivit : Ce soir, petite fille, tu assistes à un couronnement de mon existence : j'ai obtenu que ces femmes, qui comptent parmi les plus belles du monde et qui ont été les miennes, dépassent leurs vieilles rancœurs pour me rejoindre. C'est mon chef d'œuvre, mon plus bel empire... — Qui parle d'empire ? intervint la voisine de Mathilde, une quinquagénaire au teint plus frais que le sien. — Moi, Céleste , fit Xavier. L'empire vertigineux que chacune de vous a exercé sur moi . — Je n'ai pas abusé du mien, rétorqua Céleste. J'ai divorcé pour toi, non ? Mais la procédure a traîné et tu t'es remarié, laissant mon existence dévastée, tiens - dit-elle en montrant les piliers abattus parmi les oliviers qui plantaient la falaise - dans cet état. Serait-ce en hommage à notre histoire que tu as choisi ce champ de ruines ? — Bien sûr que non, ma Céleste, l'égocentrique que je suis n'a songé qu'à sa propre vie en optant pour ce décor. Tu as survécu, ce ne sera pas mon cas . Céleste hocha la tête, signifiant que Xavier marquait un point, et Mathilde, troublée, songea qu'un tel argument l'aurait pour sa part jetée dans la désolation - mais elle l'aimait, elle ! — Veux-tu voir une photo d'Adrien ? murmura une voix dans l'oreille de Xavier. Il se retourna et enlaça la somptueuse Brésilienne penchée sur lui dont les yeux de braise épinglèrent Mathilde. Adrien ? fit Xavier. — Ton fils. L'adorable bâtard que tu t'es bien gardé de reconnaître. — J'étais marié, Gabriela, geignit Xavier . Et Sophie était malade à l'époque, elle en serait morte. — Crois-tu ? ironisa la Brésilienne en jetant un regard à la ravissante blonde qui roucoulait à la table voisine. Pour une cardiaque, elle semble avoir fichtrement bien résisté aux épreuves ! — C'est moi qui n'ai pas résisté... Vous m'enterrerez toutes, mes biches, c'est certain à présent... Gabriela se mordit les lèvres, décoiffa Xavier d'une main impatiente, fit une drôle de moue à Mathilde et s'éloigna. — S'il te plaît, pria Mathilde au supplice , sois moins tendre avec tes invitées, ces effusions sont pénibles pour moi... — Un peu de distance, mon cœur, dit Xavier en lui baisant la nuque. Ce sont mes adieux, souviens-toi. Le crabe me ronge et demain, je ne serai qu'à toi pour le temps qu'il me reste. Et il partit faire le tour de ses invitées. Triste et fâchée de l'être, Mathilde se leva à son tour. D'autres convives se dégourdissaient les jambes avant les desserts. L'une d'elles, perchée sur un fragment d'autel en marbre blanc, scrutait intensément la mer obscure. Vêtue d'un costume masculin, elle portait courts ses cheveux blancs et cette austérité convint à Mathilde qui ne s'était jamais sentie aussi terne, aussi insignifiante.. Elle la rejoignit et lui tendit la main : Je suis... — La petite dernière, je sais. Moi je suis... la première, chronologiquement s'entend. Clémence - mais ne vous y fiez pas : c'est moi la plus sévère et la plus rancunière. — Encore une victime ? railla Mathilde que ces plaintes commençaient à agacer . Et que vous a-t-il fait, à vous ? — Oh, juste ce que font les hommes qui n'aiment qu'eux-mêmes : il s'est servi de moi et j'y ai consenti. Aveuglément. Mais c'est du passé. Parlez-moi de vous, la dernière épouse. — Je l'ai rencontré il y a six mois - un coup de foudre réciproque, précisa-t-elle avec orgueil. Nous nous sommes mariés très vite. Il était déjà malade, il n'avait pas de temps à perdre, et moi j'étais prête à tout : je l'aime tant ! — Nous l'avons toutes tant aimé. Vous lui réussissez en tout cas, et il doit être bien soigné : il a l'air en forme... — Il a refusé tout traitement, il dit que ce seraient des souffrances inutiles, que je lui suffis et qu'il choisira son heure. — Il l'a toujours choisie , rit Clémence, c'est digne du personnage ! — Quelle amertume , lui reprocha Mathilde . Un peu de compassion, ce soir, serait peut-être bienvenue... — Notre Clémence en est parfaitement dénuée, s'exclama une plantureuse rousse au décolleté vertigineux. — Patricia, mon ange, répliqua Clémence en se tournant vers l'intruse et l'attrapant chaleureusement par la taille , tu n'as pas eu de pitié lorsque tu as pris ma place dans son lit ! — Exact ! reconnut Patricia . Votre mari, Mathilde, a le don de déchaîner en nous ce qu'il y a de pire ! — Si vous le jugez toutes si mal, s'insurgea Mathilde , pourquoi avoir accepté son invitation ? — Parce que c'est sa dernière représentation, dit gravement Clémence . Le pauvre garçon, à n'en pas douter, vit ses derniers instants. — Mais vous êtes odieuses ! s'emporta Mathilde et elle s'enfuit, bouleversée. On servit les desserts, le Champagne coula, les violonistes improvisèrent sur des rythmes tziganes, les femmes se mirent à danser et Mathilde, rétrécie sur sa chaise, ne put s'empêcher d'admirer le ballet tourbillonnant des anciennes favorites échauffées, un peu grises, que Xavier invitait tour à tour. A la lueur des flambeaux qui seuls perçaient la nuit sans lune, le spectacle était féerique. Lorsqu'ils déroulèrent une farandole, Mathilde n'eut pas le cœur à s'y joindre. Eblouie par le tournoiement des robes et le scintillement des bijoux, elle tentait de ne pas perdre des yeux la haute silhouette de Xavier que ses partenaires entraînaient sous les portiques écroulés. Quand la chose se produisit, à l'autre bout de l'esplanade, la ronde se disloqua tel un collier rompu dont les perles roulent en tous sens. Les violons se turent, Xavier avait disparu, Mathilde se précipita vers Céleste et Clémence, penchées sur l'à-pic, et s'inclina à son tour. Le gouffre obscur de la mer en contre-bas l'attirait irrésistiblement. Elle oscilla, deux mains la retinrent, elle s'évanouit. Lorsqu'elle revint à elle, Clémence lui rafraîchissait les tempes avec une serviette trempée dans un seau à glace. Elle entendit plus loin Patricia donner des instructions au personnel : ne touchez à rien . La police sera là dans une heure. Mathilde se souleva sur un coude ; agglutinées autour des tables, front contre front, ces dames conféraient avec animation. Elle se souvint : Il est tombé ? Xavier est tombé ? — Un terrible accident , acquiesça Clémence d'une voix inexpressive. Il s'est trop approché de la falaise, il nous a glissé entre les doigts... Comme d'habitude, ajouta-t-elle en aparté. Mathilde la repoussa : cette femme lui faisait horreur, de même que ces pimbêches qui se posaient en victimes alors qu'elles n'avaient jamais su aimer Xavier comme il le méritait. Le dépit vous étouffe ! siffla-t-elle. — Le dépit, oui, confessa Clémence. Un ressentiment qu'il a versé en nous jusqu'au dernier instant. — Vous êtes injustes ! Il s'est publiquement excusé et n'a pas voulu mourir sans vous rendre hommage ! — Ta naïveté finira par me porter sur les nerfs, petite sœur, la prévint Clémence . — Je ne suis pas votre petite sœur, se rebiffa Mathilde , je ne suis pas des vôtres ! Il m'aimait, moi ! Il voulait me consacrer les forces et le temps qui lui restaient. — A savoir ? fit durement Clémence . Un jour, un mois, six mois ? — Il était MALADE ! rappela Mathilde que le sadisme de Clémence mettait hors d'elle. — Vraiment ? Lorsque j'ai reçu l'invitation de Xavier, j'ai été comme les autres ébranlée par cette mort prochaine qu'il claironnait pour balayer nos réticences. J'ai même été si chagrinée que j'ai usé de mes relations pour joindre le médecin qui le suivait., j'espérais peut-être servir à quelque chose... Mais vois-tu, hors un léger cholestérol, Xavier n'a jamais eu le moindre problème de santé. S'il ne se traitait pas, c'est qu'il n'était pas malade. — Menteuse ! suffoqua Mathilde. Elle bondit sur ses pieds pour échapper à l'inadmissible méchanceté de Clémence mais un attroupement faisait rempart autour d'elle : alertées par la dispute, toutes les dames étaient là. — C'est la vérité, déclara Céleste. Xavier était un manipulateur. Il s'ennuyait depuis qu'il s'était retiré des affaires et il a dû trouver bien du plaisir à monter cette farce, histoire de vérifier que nous étions restées ses choses. — Et vous vous seriez bêtement prêtées au jeu ! ? objecta Mathilde. — Bêtement, oui fit douloureusement Gabriela . Chacune espérait qu'il n'oserait pas lui mentir jusqu'au bout... — Moi je n'espérais rien, se moqua Patricia , je voulais plutôt le confondre. — Moi je voulais te connaître, avoua Clémence, j'étais curieuse de rencontrer la plus abusées d'entre nous. — Vous êtes pires que lui! s'indigna Mathilde. Je vois clair maintenant, c'est vous qui l'avez poussé dans le vide, vous toutes ! Vous n'avez accepté cette invitation que pour vous venger ! — Nous l'avons fait ? demanda Clémence à ses compagnes. D'une seule voix, les femmes acquiescèrent. — Vous êtes des monstres ! Et vous êtes stupides : comment avez-vous pu vous imaginer que je ne vous dénoncerais pas ? Je n'ai rien à voir avec vos vieilles rancunes. Tant pis pour vous si vous avez gâché vos vies pour lui ! Moi j'ai la mienne devant moi, assena Mathilde avec une violence désespérée. Peu m'importe la mystification à laquelle vous vous êtes toutes livrées ce soir. Ce qui est sûr, c'est qu'il avait pris la décision de se lier à moi pour le reste de ses jours. Car sinon, pourquoi, se serait-il embarrassé de m'épouser il y a six mois ? Il y eut un silence, Clémence se tourna vers Patricia : dis-lui, toi, j'en ai assez de jouer le mauvais rôle . — Pour faire le compte, murmura Patricia honteuse. Sa crinière rousse ne flamboyait plus dans la semi-pénombre, et tous les visages inclinés vers Mathilde avaient perdu l'éclat qui tout à l'heure la captivait. Le compte ? — Nous sommes douze, petite, dit doucement Céleste. Treize avec Xavier. Tu n'ignores pas que ton mari, à l'égal de tous ces hommes qui ont bâti leur fortune sur des coups de chance, tiré leurs amours aux dés et brassé les affaires comme on joue à la roulette russe, était infiniment superstitieux..: Comment Mathilde aurait-elle pu l'ignorer ? Xavier collectionnait les fers à cheval, se levait de table si l'on renversait la salière et avait convaincu sa jeune épouse de donner son chat noir. C'était le genre d'homme à user de n'importe quel subterfuge pour éviter de se retrouver treize à table. Il avait d'ailleurs, pour prévenir un éventuel désistement, veillé ce soir à multiplier les tables plutôt que d'en dresser une seule. Mathilde eut l'impression que son cœur cessait de battre : Xavier ne l'avait épousée que pour jouer la quatorzième. — Je sais que ça fait mal, petite sœur, murmura Clémence en lui caressant la main. Mais dis-toi que si notre Xavier a abusé de toi, il a signé sa perte en t'épousant : tu étais peut-être la quatorzième à table, mais tu étais surtout la treizième femme de sa vie. Celle qui lui a porté malheur... — Je ne suis pas comme ça, se rebiffa faiblement Mathilde, je n'ai jamais voulu porter malheur à quiconque ! — Nous non plus nous ne sommes pas « comme ça », se défendit Patricia. Mais rappelle-toi ce que je t'ai dit : Xavier avait le talent diabolique de tirer des meilleures d'entre nous ce qu'il y a de pire. Bienvenue, petite sœur.Brigitte DUJON
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