Le bonheur des uns fait le malheur des autres…

Troisième prix ex aequo du concours de nouvelles Jeunes espoirs des Appaméennes du livre 2006

Il fait soleil ce matin, mais aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres ; en effet, j’ai toujours été une élève de lycée froide, discrète et solitaire. Je n’ai pas beaucoup d’amis, pour dire vrai, je n’en ai aucun, certainement à cause de mon mauvais caractère ou peut être de mon insociabilité. Ma philosophie dans la vie est : « le bonheur des uns fait le malheur des autres. » Je me réfugie en effet souvent dans la poésie dans laquelle j’exprime en secret tout mon mal-être. En plus de tout, mes parents, Bernadette et Charles, qui ont divorcé à la suite de ma naissance, habitent à cinq cents kilomètres l’un de l’autre ; et ma mère, chez qui je réside, a un nouveau petit ami, Maurice, un homme riche que je hais, qui me hante. Cela n’arrange en rien mes problèmes car je me sens mal chez moi, autant qu’au lycée ou ailleurs.

Malgré tout, ce matin-là en me levant, j’eus la sensation impressionnante de revivre, j’ai donc totalement modifié ma façon de me vêtir. Habituée à être sombre, noire, j’ai voulu montrer ma jovialité de façon explicite en m’habillant avec une multitude de couleurs à l’étonnement de tous les élèves de ma classe. Lorsque je passai dans le couloir le matin, des garçons me regardèrent avec insistance et cela me procura de grands frissons car je n’avais jamais éprouvé la sensation d’être désirée. Dans la journée, les deux filles les plus populaires du lycée vinrent vers moi, me demandèrent mes goûts musicaux et toutes les questions que se posent des adolescents pour apprendre à se connaître. Lorsqu’elles répondaient elles-mêmes à leurs questions, je remarquai, à ma grande surprise, que nous étions quasiment similaires en tous points. Je passai les meilleurs moments de ma vie avec ces deux personnes. Elles me redonnèrent le goût de vivre, le sourire, me rendirent tout simplement heureuse et me conseillèrent même pour arranger les fortes tensions régnant entre le copain de ma mère et moi.

Un soir, je rentrai à la maison et demandai à Maurice de lui parler seul à seul. Je lui fis part de mon mal-être envers lui et il m’avoua les quelques points qui le gênaient chez moi. Pour lui, j’étais une jeune fille à l’esprit suicidaire et je demandais beaucoup trop d’attention de la part de ma mère. Nous avons donc, pour terminer cette conversation, décidé de faire des accords mutuels : je devais être ou au moins paraître plus heureuse aux yeux de ma mère de façon à ce qu’elle cesse de s’inquiéter pour moi. Pour cela, je continuai à me vêtir de couleurs, et, le plus important qui soit, je laissai ma mère vivre enfin sa vie. En contrepartie, il devait uniquement être plus aimable avec moi.

Tout se déroula pour le mieux, bien que ma mère et moi ayons perdu toutes nos confidences, nos conversations et nos petits secrets ; en effet, je ne lui parlais quasiment plus mais c’était pour moi une forme de liberté, d’épanouissement. Ma vie était devenue très agréable, j’avais beaucoup d’amis et je finis même par avoir une relation avec un très charmant garçon de mon lycée. Je m’intégrai totalement dans un monde de personnes captivantes, de conversations passionnantes, d’ambiances que je ne connaissais pas jusqu’alors, bref, dans une véritable vie d’adolescente.

Hélas, un soir d’hiver, alors que je rentrais chez moi plus tôt que d’habitude je surpris Maurice, qui, tendant une bague à ma mère, lui disait.

« Écoute… On m’a proposé un poste à San Antonio, la seule chose qui me retient ici, c’est toi. Accepte de me donner ta main pour toujours et tu feras de moi l’homme le plus heureux du monde, attentionné et présent, qui te donnera la joie de fonder enfin une vraie famille. Dans le cas contraire, je partirai ». Ma mère embrassa alors cet être égoïste. J’en traduisis une réponse positive de sa part et je me mêlai alors de leur conversation. J’argumentai surtout sur le fait qui m’avait le plus touchée, c’est à dire fonder une vraie famille. Je leur reprochai de ne pas m’aimer, de subir mon existence maintenant que mes parents n’étaient plus ensemble. Ma mère tenta de me prendre dans ses bras mais je fuis m’enfermer dans ma chambre. Avant d’y entrer, j’entendis ma mère me crier qu’elle refuserait la demande en mariage pour me prouver que j’avais tort et qu’elle m’aimait.

Lorsque le soleil eut totalement disparu derrière les immeubles du quartier et que la nuit fut tombée sur la ville aussi vite qu’une feuille tombe durant les persistants jours d’automne, j’entendis des pas se rapprocher, la porte s’ouvrit et cet homme détestable entra dans ma chambre. Il s’assit sur le lit à mes côtés et, tout en me fixant d’un regard de tueur, il me lança : « Tu as rompu notre pacte, le bonheur des uns fait le malheur des autres, maintenant, pour toi et moi, la guerre est déclarée… ». Je ne sortis pas de ma chambre de la soirée, j’attendis le lendemain pour aller me confier à mes amies, qui d’ailleurs, réagirent plutôt mal ainsi que mon petit ami : ils pensaient que c’était moi la plus égoïste de nous trois. Je dois avouer qu’à ce moment précis, je doutai beaucoup de moi, mais en y réfléchissant, ils ne pouvaient pas se permettre de me juger sans en connaître plus sur mon passé et sur tout ce que j’avais pu vivre à cause de cette histoire d’amour. Ma journée se déroula donc globalement mal mais je ne comptais plus renoncer au bonheur…

Ce soir, je suis sur le chemin du retour, ma rue me semble sombre et sans vie. J’ouvre la porte de chez moi et vois une lettre de Maurice soigneusement déposée sur la table, qui est bien entendu adressée à ma mère. Une lettre qui changera le cours de mon existence : « Ma chérie, je suis au bureau. En rentrant, je passerai chercher nos billets d’avion. Je te ferai une merveilleuse surprise le jour de la cérémonie de mariage, notre destination de voyage de noces à tous les deux te sera dévoilée ce jour-là. Je t’aime, Maurice »

Une multitude de questions s’entremêlèrent alors dans ma tête : ma mère aurait-elle accepté de se marier ? M’aurait-elle oubliée pour son histoire d’amour ? Suis-je seulement une personne qui habite chez elle ou est-ce que j’occupe véritablement l’importante place d’une fille dans le cœur de ma mère ? Pourquoi ne serais-je jamais satisfaite dans la vie ? Pour quelle raison suis-je la seule à devoir attendre la fin pour être heureuse ? Une affluence de questions qui me torturaient l’esprit et auxquelles je ne pouvais répondre.

J’ai mal au cœur, j’ai froid, j’ai peur. Je monte alors dans ma chambre et m’habille de ma longue robe noire, je me maquille les yeux en noir, le teint très blanc, livide. Je me dévisage dans le miroir, m’observe longuement, je m’assois au sol, j’ai pitié de moi, de la fille que je suis. Je saisis un morceau de papier qui traînait ainsi qu’un pinceau, et un objet tombe de la feuille lorsque je l’ouvre… Est-ce que je le ramasse ? … Je griffonne quelques mots en tremblant :

Maman, je t’aime.

Je m’arrête, je pleure, j’ai mal. Je récupère le pinceau et poursuis mon écriture :

Maman, la concierge vient de me voir par la fenêtre d’en face, elle est repartie en courant, j’ignore ce qu’elle va faire, je continue. Maman, ne m’en veux pas, maman, je t’en veux pas, j’ai mal maman, j’ai peur. J’ai lu la lettre de Maurice, je ne veux plus te gâcher la vie, maman, je ne veux plus souffrir de votre relation. Votre amour m’a submergée et un mur s’est installé entre toi et moi, maman. J’ai mal, maman, j’ai très mal, j’ai peur. J’entends la sirène des pompiers retentir en bas de l’immeuble, la concierge doit les avoir prévenus J’entends des pas se rapprocher maman, ils se rapprochent encore, et encore. Un pompier entre, je suis couchée, seule l’énergie du désespoir me permet encore d’écrire. Je vois très vaguement les pompiers, j’entends tout juste ce qu’ils disent, l’un d’eux vient de dire qu’il n’y a plus rien à faire pour moi, maman. Pardonne-moi, maman, pardon. J’ai mal, maman, les pompiers me regardent avec pitié. Maman, ce que tu lis n’est pas écrit à l’encre rouge, mais avec du sang, mon sang, le sang de ta fille, le sang qui coule dans mes veines, donc ton sang, maman. Pardon, maman, un cutter est tombé de la feuille lorsque je l’ai attrapée, maman. Je pense que cela résoudra tous mes problèmes, tous nos problèmes. J’ai gravé sur mon poignet les deux lettres “B” et “M” entourées d’un cœur. Ce sont les initiales de Maurice et Bernadette mais ce sont aussi les deux premières lettres de bonheur et malheur. Cette lettre est un message traduisant ma haine, mon malheur. A présent je vais être enfin apaisée, maman, je ne souffrirai plus et je serai, je pense, la plus heureuse de nous trois car tu sais, maman, le bonheur des uns fait le malheur des autres…

Audrey Nigoul

Varilhes (09)