Le principal c’est de crever quand il fait beau

Deuxième prix du concours de nouvelles Jeunes espoirs des Appaméennes du livre 2006

« II fait soleil ce matin, mais aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres… » songea soucieusement Clément en passant deux doigts entre les stores abaissés de la chambre. Placé comme ceci, sa tête juste au niveau de la fenêtre, il pouvait voir le cadran de l’horloge de l’église d’en face. Les aiguilles avançaient langoureusement, caressées par un soleil déjà presque au zénith. Elles ne se pressaient pas dans leur course au temps, affectant la douce torture du sablier dont les particules refusent de s’écouler devant les deux yeux impatients d’un môme.
Pierre se postait chaque midi dans la même position, et restait ainsi immobile pendant plusieurs heures, tenaillé par une crampe invisible à la main. Quand les médecins l’apercevaient par l’entrebâillement de la porte, ils s’arrêtaient quelques instants, ne sachant pas s’il fallait s’assurer que son pouls battait toujours dans ses veines violacées ou le laisser à son étrange méditation comateuse. La plupart avaient opté pour la seconde solution.
Et ce jour-là, comme tous les autres jours, Clément était allé se coller tout contre la fenêtre pour effectuer son rituel. Mais il avait eu, en quittant avec plus de difficultés qu’à l’accoutumée son lit pour la chaise roulante, un étrange pressentiment. Il réalisait bien le ridicule de la chose : comment pouvait-on s’imaginer qu’un événement inhabituel avait des risques de se produire dans cette prison thérapeutique où les jours avaient tous la couleur blafarde de la mort ?
Non ! c’était certainement un film qu’il se montait, et il ordonna à sa raison de le rassurer du mieux qu’elle pouvait. Depuis que son corps avait été réduit par la force des choses à l’état de coquille fêlée et inutilisable, il avait pris la décision de rester maître de son cerveau, puisque c’était la seule chose qu’il semblait avoir encore pour lui.
En tremblant légèrement, il passa sa main décharnée sur son crâne lisse de chérubin. Il repensait avec une nostalgie qu’on croirait feinte de la part d’un si jeune homme à l’époque où il chantait encore à tue-tête : « Ma mère m’a dit :“Antoine, fais-toi couper les ch’veux…” », narguant l’auteure de ses jours, qui se contentait en retour de regarder avec consternation les mèches brunâtres descendre jusqu’à la naissance de son cou d’adolescent que l’embonpoint aurait presque pu rendre sympathique.
Ses cheveux étaient tombés depuis quelques semaines déjà. Au début du traitement, il avait fallu s’habituer à croiser ce reflet imberbe dans le miroir sans avoir de haut-le-cœur trop terrible, puis finir même par accepter de se reconnaître en l’image nouvelle et effrayante renvoyée par la glace. Deux yeux noirs semblaient désormais trouer le visage impassible, seul contraste avec cette peau laiteuse.
Clément en était là de ses réflexions lorsqu’une infirmière poussa la porte d’où coulait déjà la douce lumière des néons du couloir. Eclairés de cette façon, tous les patients semblaient avoir bénéficié d’un bronzage gratuit à la morgue. « II ne faudrait quand même pas trop anticiper » grogna Pierre intérieurement, jugeant que les choses arrivaient bien assez vite à son goût. La femme, une grosse dondon blanchâtre toute de bleu vêtue, déposa le repas de Clément sur la table de la chambre et lui demanda de la façon dont on pose une question à un vieillard gâteux dans l’intention de se faire comprendre : « Alors, comment il va aujourd’hui, monsieur Clément ? »
Le garçon se demanda si l’infirmière se préoccuperait également de savoir s’il comptait avaler sa popote comme un grand et maugréa vaguement que « Monsieur Clément » allait comme il pouvait aller. Son pressentiment, il ne pouvait le partager avec elle, car la dondon aurait aussitôt fait de prévenir le Docteur Truc, qui lui-même aurait averti Madame Bidule, qui elle-même se serait empressée d’alerter Monsieur Chose, soudain tous inquiets de la santé mentale du jeune homme. Et si Clément avait envie d’une chose ces temps-ci, c’était bien qu’on lui foute la paix. Depuis qu’il suivait son traitement, il se délectait de chaque moment passé seul dans le bourdonnement sourd des machines, qui, elles, ne l’ouvraient pas, mais avec la sensation désagréable que ce pourrait être le dernier. Pour l’heure il était là, et rien d’autre ne comptait plus à ses yeux que la réalité de l’instant présent, aussi sombre fût-elle.
L’infirmière referma la porte derrière elle et, une fois dans le couloir, alla trouver le médecin responsable de Clément. Elle lui parla de son sentiment sur ce garçon qui se laissait peu à peu abattre, vivant d’après elle avec l’ardeur d’un « légume quinquagénaire » – à moins qu’elle ne mélangeât légèrement son propos… Dans le creux de l’oreille, le médecin lui confia alors un secret que le jeune homme lui-même devait ignorer jusqu’au soir – tout au plus.
L’infirmière fit la moue, parce que « tout ça », c’était « encore de la paperasse à remplir ». Le docteur affecta de compatir et jouit avec une hypocrisie à peine dissimulée de sa position hiérarchiquement supérieure à celle de la dondon, qui lui permettait d’éviter d’avoir à se taper les sales boulots.
Tous deux passèrent devant la chambre de Clément et regardèrent par la vitre le jeune homme, qui, enfin trop affaibli par la saloperie qui lui rongeait le corps avec une voracité insatiable, avait renoncé à garder sa tête droite entre ses deux épaules, et la laissait pendre, inerte, contre le métal glacial du fauteuil. Ses doigts étaient pourtant restés coincés entre les stores et le soleil balayait docilement son front déjà creusé par d’imperceptibles striures. Il avait terriblement vieilli en quelques jours.
Malgré tout, il avait l’air heureux — oui ! heureux — de sentir le soleil de midi brûler ses dernières cellules encore saines.
Ses deux yeux se refermèrent sur ses paupières et un souffle anormalement rauque — l’antépénultième ? l’avant-dernier ? l’ultime ? — s’échappa de ses lèvres scellées dans un mutisme maladif.
L’infirmière eut un semblant de sanglot, « parce que, quand même, c’est triste ces choses-là », mais le médecin lui tapota l’épaule, enfonçant ses ongles impeccablement limés dans la peau graisseuse de la dondon, et lui glissa tout bas, presque dans un ricanement railleur : « Soyez pas triste ! Visiblement, le principal c’est de crever quand il fait beau… »

Colombe PUDLOWSKI
Paris