Ne pas s’enfuir…

Premier prix du concours de nouvelles Jeunes espoirs des Appaméennes du livre 2006

II fait soleil ce matin, mais aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres.
Aujourd’hui, je pars. Je pars d’ici, je fuis Terre. Man est partie. Elle m’a laissée seule avec pour unique bagage pour la vie mon prénom…. et quel prénom Aethelhryth… tous les mots que Man aimait… Comme il est imprononçable on m’appelle Ethel… Enfin aujourd’hui plus personne ne m’appellera puisque je ne suis encore personne : une ado sans passé et sans devenir. Sans argent aussi. Il est vrai que la pauvreté n’a jamais aidé les gens à se faire une place aisée dans la société. Société corrompue depuis toujours.
Bref, même si la vie est belle, le monde, lui, est pourri en l’an de grâce 6173… mais la vie n’est même pas belle quand on vient de perdre son seul appui et qu’à 15 ans on se retrouve à la rue, poursuivie par des agents de l’Orphelinat, sans le moindre petit Joker en poche… Pourquoi me cherchent-ils ? Pourquoi ? je suis trop grande pour me faire adopter et ça ne m’intéresse pas. Ma seule mère fut, est et sera Man. Maintenant je me rappelle pourquoi ils sont à ma recherche : Ezé-Kiel me l’avait raconté : ils ont tous les droits sur nos corps, et ils en profitent pour faire des expériences médicales ou scientifiques… Des cobayes. Aujourd’hui j’ai la chance de ma vie et je ne compte pas la laisser passer. La Réalité embarque pour Lune3 où j’espère pouvoir commencer une nouvelle vie. Tout le monde souhaite rejoindre le satellite de Terra3 (E12-N78-GalaX4) car c’est un véritable éden… là-bas, c’est vert : il y pousse de l’herbe, des flores et des arbors et puis des animaux, des vrais qui respirent comme moi. Ici tout n’est qu’ordures, déchets jonchant le sol, robots usés qui font la manche pour se payer un bidon d’huile… C’est une décharge, mais une fois qu’on y est il est impossible d’en sortir… Enfin impossible pour celui qui ne veut pas risquer ce qu’il a. Je n’ai rien. Rien à perdre. Tout à gagner. Et pour moi, réussir c’est m’enfuir de la décharge et atteindre Lune3. Pour cela, je suis prête à m’embarquer sur la Réalité clandestinement, laisser Terre derrière moi cet enfer. Cette nuit, j’agirai…
Je me suis dépêchée en prenant bien soin de ne pas être suivie. Il fait noir. J’ai peur. Je sue. Il y a un bruit. Il passe. Je n’entends à nouveau que ma respiration. Elle est forte, saccadée par l’effroi d’être trouvée avant le décollage. Je me suis cachée dans le sac de voyage d’un gamin qui ne contenait que des jouets et des livres. Ce qui m’a d’ailleurs fort étonnée puisque nous partons vers un monde où le commerce et les choses superflues n’ont pas cours. Seront heureux les gosses des rues qui trouveront les jouets derrière une poubelle de la rue des docks 535. Quand je pense à ce petit bonheur que je pourrais leur procurer je souris. Je me suis gardé un très beau livre qui, je crois, est intitulé Utopie. Je n’en suis pas sûre car je ne lis pas très bien : Man m’a seulement appris les bases de la lecture…
Mon cœur cogne trop fort dans ma poitrine. Ce qui me fait le plus plaisir c’est de quitter cet enfer sans le voir d’en haut parce que ce doit être un spectacle horrible : ces fumées tellement toxiques qu’on est obligé de porter en permanence un casque de filtrage de l’air, ces gaz aux couleurs douteuses qui nagent au-dessus de la décharge… ce gris, ce noir de crasse de cet endroit maudit. Un four. Vous y naissez pour y mourir sans connaître une vie meilleure que chercher dans les ordures un moyen de subsister… Man était mécanicienne : elle réparait les robots et toutes sortes d’androïdes tels que les HGM (humains génétiquement modifiés) assistés par des appareils respiratoires… Elle m’avait expliqué que pour faire un long voyage de plusieurs mois, voire plusieurs années, les gens se congelaient vivants pour s’épargner la peine de l’attente. Pour éviter que leur sang ne fasse exploser leurs veines et leur cerveau, ils devaient se faire aspirer le sang pour le remplacer par un liquide qui non seulement empêche le corps d’imploser mais aussi lui permet de survivre à très basse température en continuant à irriguer, à faible débit, le cœur de l’individu, et son cerveau.
Man avait soigneusement économisé ses Jokers pour pouvoir m’acheter ce produit si coûteux. Toute sa vie, elle m’avait fait promettre de partir lorsqu’elle mourrait. Je ne croyais pas en sa mort, une mère est immortelle dans le cœur de ses enfants… pourtant cela fait déjà trois jours que son corps n’est plus que cendres et poussière, et que mon héritage se résume à mon nom imprononçable et à ce petit bidon qui contient mon avenir. Man avait même prévu le matériel pour la transfusion dans son atelier de réparation. Je l’avais récupéré avant de monter à bord du vaisseau.
Je sais que la Réalité partira dans environ six heures, ce qui me laisse largement le temps pour la transfusion. J’attrape mon bidon, que j’avais enfourné à toute vitesse dans mon unique sac, et l’aiguille que je me plante dans l’artère du bras gauche. La transfusion commence. J’ai froid. Si froid intérieurement. Je sens le liquide s’insinuer dans mon corps, prendre la place de mon sang bouillonnant qui, lui, rejoint le bidon. C’est un dur spectacle que de voir son corps se vider de toute chaleur et se remplir d’un liquide bleu opalescent. Mes doigts tremblent de froid. Déjà. Il faut compter encore deux heures avant de tomber en hibernation. Je règle tout de même le compteur au cas où je tomberais dans les pommes… Le voyage devrait durer six mois et, si j’en crois les dires d’Ezé-Kiel, la soute à bagages n’est pas chauffée avant les sept derniers jours du voyage. Vu la qualité du produit que j’ai, je pourrai tenir jusqu’à la veille de l’arrivée.
Une nouvelle peur me ronge tout à coup, et si je me réveillais plus tôt ou plus tard ? ou pas du tout ? Tant pis je n’ai plus rien à perdre… Je me sens de plus en plus engourdie par le froid, c’est l’effet que je redoute le plus dans le phénomène de cryogénisation. Tous les bruits me paraissent amplifiés, et puis je me ressasse sans cesse l’idée de devenir cobaye et de certainement mourir avant ma majorité dans d’atroces souffrances. Mon cœur me fait encore plus mal.
Des pas se rapprochent du sac… Mon souffle est tellement bruyant… Les pas se rapprochent encore… Je suis repérée… le vigile va me trouver et me renvoyer dehors… Le sac s’ouvre… Je m’évanouis…
On me secoue. Ma tête me fait extrêmement mal, ça résonne et chaque secousse est une torture… On continue à me secouer, toujours plus fort… Je ne veux pas ouvrir les yeux, je ne veux pas voir le vigile ou pire encore un agent de l’Orphelinat… Toujours plus fort. Je ne veux pas savoir ! On parle ; je suis étonnée d’entendre une voix fluette. J’ouvre les yeux pour voir qui me parle.
Un petit garçon choupinet, comme dirait Man, brun, les cheveux en bataille mais le regard vif et intelligent. Il me fixe. Je me sens mal à l’aise.
« Voilà ce qui se passe lorsqu’on utilise du matériel de mauvaise qualité… Tu vas bien ? » me demande-t-il avec compassion. Voyant mon air effarouché, il ajoute :
– Ne crains rien, je ne te veux aucun mal… Je suis enfin j’étais le propriétaire des jouets et des livres que contenait ce sac… Je m’appelle Néphélé, N pour nuit, É pour éclair, P pour perce-neige, une fleur, H pour hellébore, une fleur aussi, É pour étincelle, L pour limpide et É pour éternel. – Ravie ! Moi c’est Aethelhryth : A pour âme, E pour éphémère, T pour toujours, H pour « hélé », éclat du soleil en grec ancien, E pour étoile, L pour lune, H pour « haer », force en celte, R pour rêve, Y pour Yadis, le nom de ma mère, T pour « tan », feu en celte et H pour hanami, fête des cerisiers en fleurs… Appelle-moi Ethel. Et pour tes affaires, je suis sincèrement navrée…
– Ne t’en fais pas … c’était pour mes cousins mais ils seront contents si je leur amène une fille pour leur tenir compagnie… Tu veux bien ? Ils vivent sur Lune3, ils sont atteints d’une maladie qui les empêche de voyager alors je leur ramène des souvenirs des miens de voyages.
– Que tu es gentil ! et comment ils sont ?
– Comme moi ! très beaux et très jeunes et ils le resteront jusqu’à leur mort.
– Ça fait rêver…
– Alors t’es d’ac ?
– D’accord…. Tu es sûr que je ne te dérange pas, je ne veux surtout pas être un boulet pour toi…
– Un boulet ! J’ai 15 ans et demi… Si tu viens sur Lune3 tu devras rajeunir !Car les enfants sont plus sensés que les cupides adultes ! Reste dans mon sac si ça te convient, finis ta transfusion…
– Comment te reconnaîtrai-je une fois sur Lune3 ?
– Ah oui c’est vrai ! tiens prends ce bracelet… il est en perles d’oflil, une pierre d’Orio8, et la plus grosse cache un émetteur. Y a mon nom inscrit dessus. Ne pas s’en faire. Nous nous reverrons… » II est reparti un grand sourire aux lèvres, après avoir refermé le sac. Je me sens seule. De plus en plus inerte. Je crois que ma transfusion est bientôt terminée. J’ai dans la main le bracelet de Néphélé… Ne pas s’en faire… S’enfuir. J’ai froid… Je n’entends plus rien… Vide.
Mon réveil-compteur sonne. Il m’envoie des électrochocs pour me ranimer. Je sens la chaleur revenir en moi très doucement comme si une plume de feu traversait mon corps. Je tiens toujours dans ma main crispée les perles rondes et lisses du bracelet… Je m’évanouis à nouveau.
Un grand fracas puis plus rien… Le néant… Je vois les étoiles… Je ne peux pas bouger… Je sens ma respiration qui se bloque. Je manque d’air. Je repense à Néphélé. Quel beau sourire… « Nous nous reverrons… »
Bientôt. Oui, on se reverra dans l’après-mort si elle existe…
Je meurs, je me noie, je m’asphyxie…
« Audrey, Audrey ! ne nous laisse pas ! pas maintenant ! Audrey… » Je prends une grande goulée d’air et je respire, enfin ! j’ouvre les yeux… je vois penchés sur moi un homme et une femme qui me sont vaguement familiers. Ils leur ressemblent mais ils sont plus maigres, leurs visages plus émaciés, plus anxieux… Pourquoi m’appellent-ils Audrey ?
« Elle revient à elle, c’est incroyable docteur ! Au moment de la perdre pour toujours, elle est revenue ! ! ! Chérie, regarde… Ta puce s’est battue avec la mort. Elle a triomphé ! » Que raconte ce bonhomme ? Quelle puce ? Pour toujours ? «- Mon prénom c’est Aethelhryth ! crié-je
– Audrey tu parles ! docteur c’est formidable ! Approche-toi, chérie… Audrey, enfin…
– Aethelhryth ! A pour âme, E pour éphémère, T pour toujours, H pour « hélé », E pour éternelle…
– L pour lune, H pour « haer », R pour rêve, Y pour Yadis, et le reste.. .finit-elle en pleurs. Audrey, tu te souviens de cette légende… Aethelhryth est ton nom celte… Tous les mots que j’aime !
– Maman !… Papa !… Où suis-je ? Que m’est-il arrivé ? demandé-je.
– Sur Terre, voyons ! en 2006. A l’hôpital…
– Puce ! Tu es restée six mois dans le coma… Tu as tenté de mettre fin à tes jours… commence Papa.
– Tu t’es tailladé les veines… vidée de ton sang… J’ai eu si peur. Pourquoi ? Pourquoi ?
– Ecoutez monsieur, madame, il vaut mieux la laisser se reposer » conseille le docteur.
Je réfléchis… Je me rappelle maintenant…
« Fuir ! pour fuir la réalité. Trop de cruauté ! je ne l’ai pas supporté. Ce n’est pas de votre
faute ! Pardonnez-moi ! Maman ! Papa ! Pardon ! »
Je leur ai lancé ces paroles alors qu’ils quittaient ma chambre d’hôpital. C’est étrange, je me
souviens de la Réalité, de Néphélé…
– Ça y est, t’es réveillée ! me lance un joli garçon aux cheveux bruns ébouriffés, au regard vif…
– Néphélé !
– Non ! moi c’est Alam. Je suis dans la chambre voisine, j’attends ton réveil depuis longtemps !
– … Tu lui ressembles tellement !
– Dis, pourquoi ta main est crispée ?»
J’ai ouvert ma main et j’y ai trouvé un bracelet fait de perles rondes en oflil avec une perle plus grosse.
Sur ces perles est inscrit Néphélé… »

Ninon LEMONIER
Aragon (Aude))