Nomades
Les chants et les cris leur parvenaient de plus en plus distinctement, associés aux hennissements des chevaux. Un véritable tumulte. Assises l'une en face de l'autre, les deux femmes ne parlaient pas et gardaient les yeux rivés sur le tapis de feutre coloré recouvrant le sol. Seule une lampe à graisse brûlait, posée entre elles deux, jetant une lueur blafarde sur leurs visages. La fumée des feux allumés à l'extérieur pénétrait peu à peu dans la tente, alourdissant encore l'atmosphère.
La plus courbée des deux silhouettes semblait ployer sous le poids des fourrures et des peaux. Le nuage fugace de son baleine trahissait le froid nocturne de la steppe. L'autre femme, plus jeune, suivait du doigt les volutes rouges et bleues des monstres grimaçants combattant sur le tapis, d'un geste machinal, presque mécanique. Elle resserra autour d'elle les pans de sa courte cape de feutre, dans un cliquetis de pendeloques d'or.
La femme âgée releva la tête, brusquement éveillée de sa torpeur. Fixant un regard vide sur sa compagne, elle passa une main fatiguée sur les rides de son front avant d'émettre ses premiers mots de la journée :
- Où en sont-ils, maintenant ?
La jeune femme se leva, étira un instant ses jambes ankylosées avant d'écarter les pans de cuir de la tente. Les hurlements et le battement des tambourins l'assaillirent, mais elle ne broncha pas.
- Les chevaux sacrés sont prêts, maîtresse. Je crois que le cortège va bientôt partir : dois-je t'aider à te lever ?
- Oui, je veux les voir...
La servante redressa lentement son aînée, l'emmitoufla dans une grande couverture et la guida à l'extérieur, jusqu'à l'enclos des chevaux. Lorsque les membres de la tribu s'aperçurent de la présence de l'aïeule, tous les visages s'inclinèrent respectueusement devant elle.
Impassible, elle fit un signe les incitant à poursuivre leurs occupations.
À la lueur des torches, les hommes achevaient d'atteler les douze montures aux trois
chars d'apparat prévus pour la cérémonie. Douze vieux étalons, devenus inutiles à la guerre de
A par leur grand âge. Bien que la situation fût exceptionnelle, la tribu ne pouvait pas se permettre
de gaspiller de bons chevaux : dès le lendemain, leur errance reprendrait et les lourds chariots seraient attelés aux plus solides équidés. Le voyage était sans fin. Enfants de nulle terre, les nomades partiraient une fois de plus sans le moindre remords. Mais la vieille femme, elle...
Pour l'heure, il fallait suivre le rituel.
Ces douze chevaux, plus un autre qui était monté par le successeur du défunt, avaient été déguisés à l'aide d'éléments en bois recouverts de feuilles d'or. Ils étaient à présent devenus de terrifiantes créatures hybrides : cheval-bouquetin, cheval-mouflon, cheval-élan, cheval-félin, cheval-griffon... Mufles à écailles côtoyaient mâchoires carnassières et oreilles spiralées. Nerveuses, ces créatures mythiques renâclaient sans relâche, agitant dans la nuit leurs cornes postiches et leurs parures d'or.
Un nuage voila la lune, et ces monstres de légendes se muèrent en silhouettes sombres, indistinctes. Démons dans la nuit.
Une autre femme fit alors son apparition. L'épouse du prince, somptueusement vêtue et maquillée avec art. Ses pommettes saillantes lui ajoutaient un charme indéfinissable. L'épaisse robe fourrée lui recouvrant le corps ne parvenait pas à cacher la rondeur de son ventre, que la servante ne put s'empêcher de considérer fixement. La jeune princesse vint saluer l'aïeule en un courbement de tête rigide, puis gagna la tente des femmes d'où s'échappaient des sanglots rituels.
Enfin, le cortège s'ébranla.
La vielle femme eut un soubresaut.
Les trois chars à haut plafond, parés de tentures de feutres multicolores, prirent la direction de l'ouest, accompagnés par des cavaliers ; sur celui du milieu reposait le prince, embaumé, dissimulé aux regards mais omniprésent cette nuit-là... L'aïeule eut un pincement au cœur en voyant son fils s'éloigner à jamais, conduit jusqu'à sa dernière demeure par toute la tribu endeuillée. Maigre colonne de torches déchirant les ténèbres de cette contrée perdue, à moitié sauvage.
Elle retint un sanglot. Sa servante voulut savoir si elle désirait rejoindre la tente, mais la vieille femme ne répondit pas. Elle n'entendait plus. Ses yeux noirs s'étaient posés sur la ligne dentelée des montagnes de l'ouest, et elle priait doucement, psalmodiant un doux murmure dans l'obscurité.
Les minutes s'écoulèrent, au rythme des chuchotements de la doyenne des Saka. Le nuage s'écarta tout aussi brusquement qu'il était survenu, et le disque brillant éclaira à nouveau la steppe de sa lumière froide.
Les torches du cortège s'immobilisèrent, assez proches du campement pour que l'aïeule puisse suivre à distance les différentes étapes des funérailles. Trois grands brasiers rituels s'élancèrent vers les étoiles, encadrant la sépulture où le prince fut lentement déposé. Puis, un à un, les treize chevaux furent descendus à leur tour dans l'immense fosse, tués d'un coup sec sur le crâne et disposés auprès du défunt.
Au campement, la vieille femme chancela.
- C'était mon dernier fils, chuchota-t-elle, sans que sa servante ne puisse savoir si elle s'adressait à elle ou aux divinités. Quel destin me reste-t-il en ce monde ?
-Maîtresse...
- Un autre prince va maintenant être nommé. Le meilleur guerrier de la tribu. Mon fils, lui, sera oublié : il dormira dans une sépulture éloignée, seul dans le ventre de la steppe...
D'ordinaire, nous ne venions pas si près des montagnes de l'ouest. Qui sait ? Nous ne reviendrons peut-être jamais ici, sur ces terres qui ne sont pas les nôtres.
Un long silence s'écoula, pendant lequel les pensées des deux femmes s'envolèrent loin au-dessus du campement, de la fosse ouverte où les hommes achevaient de disposer les présents funéraires. De temps en temps, le crépitement des flammes parvenait jusqu'à elles, accompagné de gerbes d'étincelles.
- Mon dernier fils, répéta l'aïeule, comme pour s'imprégner de ces mots.
Côte à côte, elles regardèrent les nombreuses ombres déformées, projetées par les trois grands feux, commencer à reboucher la tombe. Le travail serait long mais après, la fête commencerait : on ferait chauffer de grandes pierres plates, sur lesquelles on jetterait des graines enivrantes... Danses et chants se poursuivraient jusqu'au matin, avec aussi, peut-être, deux ou trois bagarres.
- Jamais nous ne reviendrons dans cet endroit, je le sais. Et jamais je ne pourrais revoir sa tombe.
La servante, penaude, n'ouvrit pas la bouche.
- Vas donc me chercher une autre couverture, j'ai froid.
Une fois seule, l'aïeule n'hésita pas.
Elle se glissa sans bruit dans l'enclos des chevaux. Énervés par les préparatifs qui duraient depuis plusieurs jours, les bêtes prirent peur, se cabrèrent brusquement devant cette intrusion, et piétinèrent aisément le frêle corps qui s'offrait à leur fureur.
Accourue avec la couverture, la jeune servante n'eut d'autre chose à faire que pleurer sa maîtresse. Tant bien que mal, elle tira le corps sans vie hors de l'enclos des chevaux. Elle regarda autour d'elle, constata que personne ne s'était inquiété de l'énervement des bêtes ; profitant de ce calme qui ne durerait pas, elle traça dans les airs un signe protecteur et arrangea les vêtements de sa maîtresse pour lui conférer plus de dignité.
Ensuite elle alerta les autres femmes, dont les cris de douleur attirèrent bientôt l'attention des hommes, là-bas, près de la sépulture du prince. Plusieurs d'entre eux chevauchaient déjà vers le campement.
La servante sourit, sachant que sa maîtresse avait fait le bon choix : elle serait ensevelie auprès de son dernier fils, et dormirait à ses côtés dans l'immensité désertique.
Des fouilles archéologiques en Ukraine ont récemment mis au jour une double sépulture, contenant les restes d'un prince de la tribu des Saka mort en 294 avant notre ère, ainsi que ceux d'une femme âgée identifiée comme étant sa mère.
Aucun autre vestige n'environnait le tombeau : la tribu n'était probablement jamais revenue.
Anne-Claire Déjean
Niaux
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