SONNET ÉTERNEL

Deuxième  prix ex aequo du concours de nouvelles Jeunes espoirs des Appaméennes du livre 2016

Il fait soleil ce matin, mais aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres… Aujourd’hui est un jour éternel… éternel comme l’amour… éternel comme les mots… éternel comme le sang d’une vampire et les larmes d’un elfe…img_son
Il fait soleil ce matin, mais ce n’est pas l’aurore qui rougit une certaine prairie qui se teinte de sang et résonne de cris. Les lames étincèlent comme des étoiles dans le pré fleuri qui, peu à peu, se recouvre de vermeil. Le rouge écarlate du sang et le tendre vert de la forêt, le rosé teinté de lait des fleurs qui éclosent et le noir profond des regards enragés, l’or des rayons matinaux et l’argent de la rosée toute fraîche encore, tout s’entremêle en une myriade de couleurs. Ce serait terriblement beau, sans la mort. Parmi les chocs violents et les cris de douleur, claironnent les tintements du fer et sifflent les flèches. Les râles des agonisants s’élèvent en une plainte vibrante de peur et de regrets. Ce serait terriblement beau, sans la mort. L’aube se lève sur une horrible bataille, entre les elfes et les vampires, au beau milieu de la forêt de Brocéliande. Les vampires montrent leurs dents et n’hésitent pas à s’en servir dans les corps à corps déchaînés. Des nuées de flèches elfiques empêchent presque la lumière de passer. Les morts jonchent le sol. Parfois, les corps sans vie s’enlacent encore, donnant l’impression que même dans la mort, ils essaient de s’étrangler… Au beau milieu de ce petit morceau d’enfer, Hélène contemple les morts sans plus prendre garde à la bataille qui fait rage autour d’elle. Elle est si belle et si triste que sa seule vue éteindrait le soleil et ferait pleurer la lune… Hélène est une femme vampire. Courageuse, forte, parfois même sans pitié, la vie ne lui ayant pas laissé d’autre alternative. Pourtant, elle a l’air d’une jeune fille sans défense, là, en plein cœur du combat, elle regarde le corps sans vie de son frère qui gît dans les bras d’un elfe poignardé en pleine poitrine. A les voir ainsi, il semblerait presque qu’ils se sont tués dans une étreinte amoureuse, se dit-elle tristement… L’elfe a toujours une main posée, avec douceur dirait-on, sur la joue de son frère, qui lui, enserre la taille du blond inconnu. Leurs chevelures se mêlent en un étrange mélange de noir profond et de blond éclatant. Hélène croit voir deux amants, tranquillement endormis après une folle nuit d’amour. Elle sait que si elle ne bouge pas, elle va mourir. Elle s’en moque. Elle a envie de mourir, et elle n’a pas peur. Elle veut mourir pour tous les elfes qu’elle a tués, pour tous les vampires qui sont morts dans cette querelle sanglante entre les deux races immortelles. Brusquement, elle aperçoit un elfe qui accourt vers elle en bandant son arc. Il est fauché par une épée déjà rouge avant d’avoir pu décocher. Elle n’a pas fait un mouvement. Au milieu de cette tuerie, quelqu’un d’autre ne bouge pas. C’est Orée, un jeune elfe qui pleure en regardant Hélène. La douleur poignante de la belle vampire lui transperce le cœur comme mille flèches enflammées… Tout en elle n’est plus que souffrance, depuis sa fière stature jusqu’à l’expression de son dur visage. Elle ne pleure pas. Les vampires ne savent pas pleurer. D’un coup, elle lève les yeux et son regard croise celui d’Orée. Elle ne lève pas son épée devant cette proie facile. Les larmes du jeune elfe lui arrachent le cœur, car elle sait qu’il pleure pour elle. Elle a l’impression de voir l’incarnation de l’instant éternel où la beauté et la tristesse ont échangé un magnifique baiser, un doux baiser désespéré. Si beau, si tragiquement beau avec ses cheveux couleur de soleil, son visage candide empreint de douleur, et ses yeux bleus tout embués dont Hélène ne parvient pas à détourner le regard. Leur douleur est la même. Chacun souffre pour l’autre sans même le connaître, et ce mal se répercute pour leur ouvrir une plaie de plus, et faire de leur douleur un cercle vicieux infini. Ils sont en train de prendre conscience de l’absurdité de cette guerre… Hélène regarde toujours Orée quand soudain, derrière l’elfe, surgit un vampire couvert de sang. Il brandit son épée. Il va frapper. L’elfe ne l’a pas entendu. Brusquement, le tueur s’arrête net, car le poignard d’Hélène s’est fiché dans sa gorge. La belle guerrière sait bien que ce geste lui coûtera la vie. Elle a tué l’un des siens… Et pour sauver un elfe ! C’est la fin… Orée réagit enfin, peut-être a-t-il enfin recouvré ses esprits ? Il enjambe les cadavres avec agilité et se fraye un chemin à coups d’épée dans les lignes vampires. Il se plante devant Hélène alors que la bataille fait rage de tous côtés. Il pourrait la tuer. Elle ne se défendrait pas. Mais au lieu de cela, il se sert de ses flèches pour tenir ses ennemis à distance, la saisit par le bras, et la tire avec force hors de la mêlée de corps qui tranchent, qui mordent, qui crèvent et qui pourrissent à même le sol, leurs visages déformés par l’envie de tuer. Soudain, il la plaque violemment à terre pour éviter une nuée de flèches. Hélène, empêtrée sous l’elfe, repousse une épée et assomme son propriétaire d’un solide coup de pied. Ils se relèvent tant bien que mal, et courent pour gagner le couvert des arbres. Ils courent, ils courent pendant longtemps, puis Hélène trébuche et tombe dans les bras de l’elfe, inconsciente.
***
Hélène reprend conscience. L’elfe l’a retournée doucement sur le dos et touche à présent son corps à la recherche d’une blessure. C’est agréable, elle ne bouge pas. Il la trouve belle. C’est une tragédie dans le corps d’une femme avec ses beaux cheveux noirs qui encadrent son triste visage. Il lui caresse la joue avec tendresse, puis s’arrête en voyant qu’elle a ouvert les yeux. Il l’aide à se redresser.
– « Pourquoi nous as-tu emmenés ici ? murmure-t-elle.
– Tu m’as sauvé la vie, répond-il de sa voix chantante, si nous étions restés là-bas, ils t’auraient tuée.
– Maintenant, ils nous tueront tous les deux, réplique-t-elle, résignée.
– Je sais… » chuchote-t-il.
Ils se regardent, effondrés dans l’herbe, et Orée se remet à pleurer. Doucement, Hélène essuie une larme en passant tendrement sa main sur la joue du jeune homme. La petite goutte d’émotion tombe sur une chétive fleur bleue qui jamais ne fanera. Les larmes des elfes sont éternelles.
– « Quel est ton nom ? demande Hélène craintivement, elle qui n’a jamais eu peur de personne.
– Orée.
– Je m’appelle Hélène. »
Et alors se produit une chose incroyable. Jamais il n’est arrivé semblable aventure et cela ne se reproduira pas avant très, très, très longtemps. Orée se penche et prend Hélène dans ses bras. Un elfe et une vampire qui s’étreignent et non dans un corps à corps violent ! Impensable. Impossible. Hélène a très envie d’apprendre à pleurer… Ils s’accrochent désespérément l’un à l’autre, pour se sauver de l’abîme et pour y tomber, pour vivre heureux ne serait-ce qu’un instant, et pour mourir de tristesse… comme ça… dans les bras l’un de l’autre… Leurs lamentations étouffées et leur cris silencieux résonnent dans un chant où espoir et désespoir s’enlacent. Dans un chant où désir et interdit se battent. Dans un chant où peur et courage se mêlent furieusement. Dans un chant d’amour, tout simplement… Quand ils s’écartent légèrement pour se regarder, leurs visages désespérés s’approchent… Doucement, Hélène ferme les yeux et Orée embrasse délicatement cette bouche offerte. Alors que leurs lèvres se frôlent tendrement, un violent orage éclate au-dessus de la bataille qui se déchaîne toujours dans la prairie imprégnée de sang… L’elfe sort un poignard de sa ceinture, puis entaille doucement la main de la vampire qui se laisse faire. Avec le sang ainsi prélevé, il grave quelque chose dans un splendide myrte près d’eux, devenu énorme grâce à l’on ne sait quel enchantement de cette forêt, et qui leur a gentiment offert son ombre odorante…
– « Que fais-tu ? demande la jeune fille.
– Je fais en sorte que jamais la forêt n’oublie cet amour qui nous unit… Hélène, je vais mourir, mais je te jure que je t’aimerai éternellement… fit-il avec un sanglot dans la voix.
– Tu ne vas pas mourir, commence-t-elle, c’est moi qui ai tué l’un des miens… » L’elfe se retourne, lui sourit, et s’enfonce le poignard dans le cœur. Hélène se précipite et le prend dans ses bras, il meurt dans un sourire, en contemplant les premières larmes qu’un vampire eût jamais versées… La jeune fille arrache le poignard rougi de leurs sangs et le jette à terre. Elle enserre Orée de ses bras, l’embrasse avec désespoir, et meurt étouffée.
***
Je reculai vite du myrte comme s’il était en flammes. Le sang battait à mes tempes et j’étais en nage. Pendant ma promenade dans la forêt, j’avais approché un superbe myrte en fleurs, et lu le poème qui y était gravé. Alors je compris. Ce poème, c’était celui qu’Orée avait gravé avec le sang d’Hélène, plusieurs siècles auparavant. Il pleurait. Les larmes des elfes sont éternelles et le poème ne s’était jamais effacé. Le myrte n’avait jamais perdu ses fleurs. La forêt aux enchantements oubliés gardait depuis ce jour de bataille, le doux souvenir d’un amour impossible, entre un elfe et une vampire. Ce souvenir était passé en moi, comme j’avais lu le poème. Les vers bourdonnaient encore à mes oreilles… Je le lus encore une fois, il m’attirait irrésistiblement :

SONNET ETERNEL
La mort rôde et surgit de derrière un cadavre
Quand la guerre gronde c’est tuer ou mourir
Les corps pourrissants pleurent leur danse macabre
La jeune fille est seule au milieu des martyrs.

Belle comme la mort, son corps, son blanc visage
Jamais ne ploient, jamais ne plient, jamais ne rient
Dans sa vie de tueries, toujours l’odeur sauvage
Du sang… Elle m’a sauvé la vie… C’est interdit.

La plainte muette de ses yeux dans mes yeux
Me supplie de comprendre et m’arrache le cœur
S’écroulent le vrai, nos vies et tout ce qui semble
Dans le doux frôlement de nos lèvres qui tremblent.
Elle s’est tuée pour moi, pour elle je meurs
Notre baiser crie dans l’orage silencieux.

Un elfe qui pleure…

Je reculai encore, prenant conscience de l’énormité de ce qu’il m’était arrivé, quand on m’empoigna brutalement par derrière, et je sentis deux dents acérées s’enfoncer profondément dans mon cou…

L’imagination est une porte ouverte sur votre paradis. Maintenant, prenez le temps de fermer les yeux….
Et partez…

Kelly Trenque
Gaillac-Toulza (31)