Succession de ruines

Troisième prix du concours de nouvelles des Appaméennes du livre 2007

Au milieu des ruines, quatre tables, dressées avec fantaisie, les attendaient. Bernard aspirait depuis longtemps à retrouver le cadre idyllique de ses vacances d’été, celles de son enfance chez ses grands-parents dans le sud de la France. Et aujourd’hui, le moment d’en profiter était venu. Bien sûr, les vignes, terrain de jeu avec sa petite voisine, avaient cédé la place aux ronces et herbes folles. Mais en fermant les yeux, il associait à nouveau l’odeur de ce figuier à l’arôme du chocolat chaud qui l’attendait sur la table du petit déjeuner. Stéphanie était arrivée la première. Guillaume, son mari, tenait Clémence, la petite dernière, dans ses bras pendant que Lucie, l’aînée, tentait de se frayer un chemin entre les herbes. « Et dire que si on n’avait pas annulé nos vacances en Sicile pour venir ici, on serait arrivé hier soir au club et en ce moment je serais en train de me resservir au buffet…! » ronchonnait Guillaume. Stéphanie n’y prêtait pas attention. Faire plaisir à son père méritait bien un trajet de neuf heures et une étape dans un hôtel d’aire d’autoroute. Et puis, elle avait tellement entendu parler de cet endroit qu’elle avait l’impression de le connaître depuis toujours. Bientôt, les deux autres filles de Bernard arriveraient avec maris et enfants. Ce lieu allait naturellement s’animer. Enfin ! pensait Bernard. Les enfants avaient tous répondu présent à l’invitation. C’était en effet la première fois depuis dix ans qu’il désirait fêter un anniversaire. Les filles savaient que ce moment était très important pour celui qu’elles avaient craint pendant l’enfance, celui dont les colères étaient réputées et que seule la mort de leur mère avait réussi à apaiser. Ils étaient venus pour faire plaisir à ce vieux monsieur qui se raccrochait à ces quelques pierres comme à un talisman de jeunesse capable de ressusciter un passé, une enfance, l’insouciance.

En guise d’apéritif, Bernard leur fit un petit discours.

« Mes chers enfants, mes chers gendres et mes chers petits-enfants, je suis très heureux de vous accueillir en ce lieu, chargé d’émotion pour moi. Mes premiers souvenirs d’enfance sont en effet rattachés à cette maison, enfin, à ce qu’il en reste. Je sais que lorsque j’ai réussi à racheter la propriété, certains d’entre vous -je pense à mes gendres en particulier- ne comprenaient pas cet investissement, complètement déraisonnable par rapport au prix du marché de l’immobilier. Cela vous a peut-être paru égoïste mais un investissement ne doit-il rapporter que des intérêts financiers ? Je ne le pense pas. Je ne vous ai donc pas écoutés-comme d’habitude me direz-vous- et, pour ma plus grande joie, nous sommes tous réunis aujourd’hui en ce lieu ».

Guillaume gigotait sur sa chaise, cherchant une position qui l’empêcherait de réagir physiquement à chaque phrase ridicule du vieil homme. Mais qu’avait-il fait pour mériter cela, songeait-il. Son esprit commença à vagabonder, comme lors des réunions de travail interminables au cours desquelles il parvenait mentalement à prendre la place de son chef et s’enivrait de pouvoir. Désormais, il songeait à tous les accidents malencontreux qui pourraient arriver à ce bon Bernard et qui contraindraient la famille à revendre ce terrain, ces pierres et ces arbres au plus vite. Il pouvait désormais le regarder blablater sur sa nostalgie avec un sourire figé, exactement comme en réunion.

Bernard, sentant son auditoire captivé, poursuivit son discours.

« Depuis que j’ai acquis cette demeure, vous m’avez moins vu et moins entendu. Je voulais vous faire part de l’objet de ce silence. De l’objet, ou plutôt;devrais-je dire, de la personne… ». Guillaume arrêta de sourire. Il ne comprenait rien à ce que le vieux racontait et de surcroît, il n’avait trouvé aucune solution adéquate d’élimination. « En effet, en retournant à cet endroit pour la première fois depuis une cinquantaine d’années, poursuivit Bernard, je n’y ai pas seulement rencontré les pierres et les arbres de mon enfance, j’y ai aussi croisé ma chère voisine, Emilie, avec qui j’avais l’habitude de jouer, ici même. Emilie a hérité de la maison de ses parents à leur mort et n’a jamais quitté ces lieux, ayant le secret espoir, m’avoua-t-elle rapidement, de me revoir un jour. Je ne pensais plus pouvoir ressentir cela un jour mais j’ai dû assez vite admettre que je tombais fou amoureux d’elle ». Mon Dieu, il divague complètement, s’inquiéta Guillaume. Il va bientôt nous jouer du Shakespeare s’il continue ! Il ne put s’empêcher de secouer la tête impulsivement. « Et puisque cette chance nous est rarement donnée et que je suis conscient du temps qui passe, je voulais vous annoncer que notre mariage a été célébré il y a trois mois en toute intimité. Ce fut un moment magnifique pour nous deux. J’en tremble encore d’émotion. Je tiens d’ailleurs à présenter mes excuses à ceux qui seraient déçus de ne pas avoir été conviés à cet événement. Mais on ne souhaitait pas se justifier, notamment sur le type de contrat de mariage que l’on avait choisi. Sachez cependant que vous étiez tous présents dans mon cœur. » Guillaume comprit le drame. L’héritage, déjà partiellement dilapidé en sots voyages et achats, était réduit à néant. Cette bique allait hériter de ce qui restait au vieux schnoque. Guillaume avait de plus en plus de mal à contenir sa déception et sa colère. Certes, il n’avait pas épousé Stéphanie parce que son père était à l’époque bien fortuné mais il comptait bien sur les quelques deniers de ce croulant pour fignoler leur maison de Bretagne et, pourquoi pas ? y construire une piscine. La petite assemblée commençait à s’agiter. Les filles de Bernard voyaient leur père comme fou et irresponsable. Ses gendres étaient visiblement énervés. Cette scène confirma le sentiment de Bernard, il était entouré de personnes égoïstes. Pour son anniversaire il avait souhaité connaître la véritable nature de sa famille et ses membres lui faisaient le plus beau cadeau : la sincérité. Ce n’est pas un cadeau qui s’obtient très facilement de nos jours, méditait-il.

Les familles partirent aussitôt, outrées par cette mascarade, convenant des bienfaits des maisons de retraite et autres tutelles curatives. Sur le chemin du retour, Guillaume songea qu’il était bien plus raisonnable de divorcer de Stéphanie. Etrangement, leur histoire avait perdu du sens pour lui. Il ne se doutait pas que Stéphanie allait obtenir une pension alimentaire qui l’obligerait à travailler comme un fou pendant un bon moment… Il n’aurait même plus suffisamment de temps pour penser à des vacances en Sicile, même en réunion…

Bernard, désormais seul, alla d’un pas lent mais décidé, cueillir des fleurs sauvages dans le jardin. Il en fit un joli bouquet et alla le porter sur la tombe d’Emilie, enterrée dans le cimetière voisin. Leur mariage n’avait duré que deux mois, mais ces semaines de bonheur valaient tout l’or du monde.

Bernard songea qu’il était temps de passer chez le notaire pour revoir son testament et léguer ses quelques biens et surtout sa nouvelle fortune, Emilie ayant gagné au loto peu avant de mourir, à quelques associations.

Talina GONZALEZ,
Paris