LA GRANDE VAGUE

Premier prix « trés Jeunes espoirs » du concours de nouvelles des Appaméennes du livre 2016

Sur la côte est d’une petite île de l’archipel nippon. Entre une montagne et la mer. S’étend une côte déchiquetée à souhait jusqu’à former un paysage grandiose, digne d’une estampe forcément japonaise. Entre les falaises, de ravissantes petites criques. Dans l’une d’elles, s’est lové un paisible village de pêcheurs et son port. Quelques maisons basses plantées dans le décor comme des maquettes. Orientées pour regarder la mer ; car su les petites îles du Japon, on vit essentiellement de la mer. Par et pour elle. D’abord on la contemple, on l’écoute, on la hume. Puis on en tire sa subsistance. Ce sont les poissons que l’on mange et que l’on vend ; les algues que l’on récolte depuis qu’on a découvert qu’elles étaient excellentes pour l’industrie pharmaceutique, la cosmétique ou l’alimentation.

Cette vie est bien éloignée des géants de l’automobile, de l’informatique ou du multimédia qui font la réputation internationale du Japon économique. Pour un peu, on pourrait se dire oubliés par ici. Sur cette île anodine, on ne trouve aucune activité industrielle, aucun centre touristique ou religieux. Les curieux ne viennent jamais, nationaux ou étrangers. Mais pour les îliens, c’est leur Japon à eux. Bien plus proche de la nature que l’autre. Ici c’est simple : les hommes sortent en mer pour pêcher, les femmes restent à terre pour préparer les poissons et les algues. Et les enfants grandissent en se préparant à sortir en mer ou à rester à terre.

Très au large, à quelques centaines de kilomètres du joli petit port, une vague de rien du tout vient de se former.

Aujourd’hui il fait beau. Pas de vent. Mer d’huile. Les bateaux qui sont partis tôt le matin, il y aura baignade, sauts dans les vagues, plongée sous l’écume. Sorties en mer pour le plaisir et promenades le long de la grève. Y compris pour ses distractions, c’est la mer que l’on choisit. On la trouve quand elle est calme, mais on ne lui en veut pas quand elle se fâche. Car elle est presque plus belle, fâchée. Toute vivante de vagues. Il faut bien qu’elle prenne de l’exercice, elle aussi. Avec la houle, elle se défoule.

En fait, les habitants du village l’aiment en permanence. Il y a souvent des discussions ponctuées de courbettes pour se dire qu’elle est plus belle le matin ; ah ! non, le soir ! mais pas du tout ! à midi voyons ! parce qu’alors elle est verte, mais non grise !, non, argentée ! Bref, c’est la mer dont on ne peut se lasser parce qu’elle n’est jamais la même et qu’on est né au bord.

Au large, la petite vague poursuit son chemin. Elle va vite. Bien loin d’ici, un instrument de mesures sismiques a décelé une secousse au fond de la mer du Japon. Il faut dire que l’archipel nippon est placé sur une ligne de failles et que les séismes y sont fréquents. Il existe ainsi de par le monde un certain nombre de régions où l’on sait mieux qu’ailleurs que la Terre est une planète vivante.

Dans la crique, les bateaux finissent de rentrer pour s’amarrer au port les uns après les autres. Et les hommes s’activent à décharger les caisses de poissons. Les femmes les aident. Les enfants tournent autour en courant. Hum ! La bonne odeur du large, l’iode, les poissons frais ! Quelle vie saine ont ces gens ! On vivra mieux au pays du soleil levant.

Soudain, une sirène stridente sonne. Cris, bousculades. Grande hâte à abandonner ce que l’on préparait. Les gens courent, vite. Plus vite, espèrent-ils, que la petite vague qui s’approche à une vitesse fulgurante. Courir pour aller où ? Rentrer chez soi bien sûr, près de siens. Parce que courir pour s’éloigner serait vain. Ils le savent.

Car la mer parfois est mortelle. Lorsqu’un tremblement de terre secoue les fonds marins, elle fait naître à la surface un puis plusieurs cercles concentriques qui deviennent petites vagues et que l’on ne distingue pas au large. Un bateau peut passer dessus sans s’en apercevoir. Mais les petites vagues avancent à une vitesse incroyable, se ruant vers la côte la plus proche. Lorsqu’elles se heurtent au talus continental, elles conservent la même vitesse. Et comme elles ne peuvent plus aller de l’avant, elles qui n’aiment pas être arrêtées par des obstacles, elles se projettent avec colère vers le haut.

Les côtes frappées par ces tsunamis sont ravagées. Les vagues refluent alors et il ne reste rien. Du tout. Finalement, la mer, c’est elle qui décide si elle veut être gentille ou pas. Même si les gens l’aiment, elle ne leur doit rien. Dans le petit village, les gens courent, courent, car la sirène était le signal du malheur. La Grande Vague quelques instants plus tard se fait montagne, comme pour dire à la vraie qui lui fait face sur la terre : « Tu vois ! Je suis aussi haute que toi si je veux ». Puis la montagne liquide explose, écrasant de sa masse salée l’emplacement du village et du port. Se retire, sa colère terminée. Souvent plus grosses que la première, d’autres vagues suivent, identiques aux répliques des tremblements de terre.

Sur la côte, plus rien depuis quelques heures. Ni personne. Un balayage en règle. Un lessivage à grande eau. Ce n’est pas la première fois que la Grande Vague rend visite à la petite île. Il y en a régulièrement dans l’archipel. D’ailleurs, tsunami est un mot japonais qui signifie « vague de port ». Car c’est dans les petites criques comme celle-ci qui abritent des ports, que ces raz-de-marée sont les plus violents.

La Grande Vague n’est pas toujours grande, pas toujours dévastatrice. Parfois elle se contente de chahuter les bateaux dans les ports, de recouvrir les plages jusqu’en haut. S’il n’y a pas d’imprudent dehors, il n’y a pas de victimes. Mais les hommes ne peuvent prévoir son intensité. A la fin du XIXe siècle, la plus grande des Grandes Vagues a causé la mort de plusieurs milliers de personnes au Japon. Elle est dans toute les mémoires, dans tous les récits, comme si chacun l’avait vécue.

On a tendance à l’oublier, mais c’est partout la mer qui gagne dans ses face-à-face avec la terre. Elle prend son temps, infiniment. Elle sait penser en milliers d’années. Alors, sûre de sa victoire, elle grignote, érode, sape. Les falaises reculent, le sable avance, des maisons prétentieuses ou trop confiantes s’effondrent, des terres sont submergées. Seulement parfois, sur une impulsion, un coup de tête, elle détruit en quelques secondes. Dans ce but, elle a inventé les raz-de-marée. Efficace.

Comme n’importe quelle colère des éléments, personne ne peut les éviter. Il faut les subir parce que nous ne sommes que des puces. Comment empêcher un volcan d’éternuer ses cendres ? Les vents de faire sabbat, groupés en cyclone ? Pourtant l’Homme a colonisé ces zones à risque. Et ceux qui sont nés dans ces régions y demeurent, refusant de croire que le volcan ou le rivage qu’ils trouvent si beau leur fera du mal un jour. Parce qu’ils l’aiment. C’est le leur.

Dans la crique lessivée, quelques rochers fatalistes finissent de s’égoutter. C’est le seul infime signe de vie. Sinon, silence. Non, un léger bruit. Un léger mouvement aussi. Oui, voilà qu’une chose émerge de sous le sol encore humide. Qui ressemble à des toitures. C’est bien cela. Ce sont les toits de la maison ! Prudemment, lesdits toits sortent, les uns après les autres, rangés par rue. Près du port, des mâts de bateaux font de même. Tous avaient eu le temps de rentrer à l’ancrage avant l’alarme.

Quand ils savent que le danger est passé, les toits émergent avec plus d’assurance. Puis les maisons en entier. Les bateaux en entier. La digue, la plage, les routes en entier. Intacts, juste un peu mouillés. Quelques minutes encore et le petit port en entier a repris sa place de maquette posée devant l’immensité de la mer redevenue gentille. Indemnes, les habitants vont eux reprendre leurs activités avec une maîtrise de soi digne des grands maîtres des arts martiaux. Mais si vous saviez comme l’épisode est banal, ici !

Aucun miracle pourtant. Lorsque les capteurs placés dans ce but très loin au large et relayés par l’Institut des Tsunamis annoncent la Grande Vague, les gens du village rentrent chez eux sans attendre. Une fois à l’abri ils sont tranquilles, car ils savent qu’au Centre Administratif de l’île, un employé appuiera sur un boutant déclenchant la rentrée du village et de ses infrastructures sous terre, comme un décor de théâtre entre deux actes et sous les applaudissements ;

Une sirène d’alarme seule ne servirait qu’à évacuer les gens, pas à protéger le village. Aussi a-t-il fallu prendre des mesures plus radicales pour sauver les habitations ; sinon, les villageois auraient fini par ne plus aimer la mer et ça, ce n’est pas possible.

Lorsqu’ils sont sous terre, ils patientent, confiants en la technologie de leur pays, se racontant des histoires de tsunamis, bercés par le grondement de la Grande Vague au-dessus de leurs têtes sereines. Oh ! Bien sûr de temps à autre il y a des victimes, c’est inévitable. Un bateau trop loin en mer, un villageois trop loin sur la route. Mais sur le nombre, franchement les statistiques sont très bonnes.

Les villes touchées par un séisme se reconstruisent, les terres recouvertes par une éruption volcanique sont fertiles. Alors en quoi cela vous fait-il sourire de voir installé un village rétractile sur le trajet habituel d’un tsunami ? On voit bien que ce n’est pas vous qui habitez ce paisible et joli village ! Où l’on a envie de continuer à vivre comme les Siciliens au pied de l’Etna, parce qu’on y est chez soi.

Mme Sophie APERT (75009 PARIS)