La vieille et la bête

Deuxième prix du concours de nouvelles des Appaméennes du livre 2006

II fait soleil ce matin, mais aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres… La vieille attend la visite de son fils et de sa bru. Voilà une semaine qu’elle ne pense qu’à ça. La veille au soir, ça la turlupinait tellement, qu’elle n’a cessé de se tourner et retourner dans son lit avant de trouver enfin le sommeil.

Le gémissement des lattes du plancher, témoignant d’une pesante approche, dissipe le silence de l’appartement et tire Tiburce de sa torpeur matinale. Le chat persan qui trône sur un coussin, enroulé sur lui-même, bâille mollement et dirige le feu de ses prunelles vers la porte du salon. La poignée tourne en grinçant et la vieille fait son apparition, en robe de chambre rose pâle. Une silhouette massive, des gestes ralentis, un visage noyé dans la graisse et qui semble se liquéfier par le bas. Tiburce se passe plusieurs fois une patte sur le museau comme pour chasser la vision désagréable qui vient de s’imprimer sur sa rétine, puis, avec une indifférence hautaine, il exécute un demi-tour sur lui-même pour se tourner face au mur et referme les paupières.

La vieille tord le nez et se dirige à petits pas précautionneux en direction de la fenêtre, son poste de guet favori. Parvenue à la hauteur de l’animal, elle lâche un pet sonore qu’elle a méticuleusement couvé sous sa couette pendant près d’une heure, en fait depuis que ces satanés mioches du troisième l’ont arrachée au sommeil avec leurs cavalcades frénétiques. L’odeur nauséabonde étire les masses gélatineuses qui lui tiennent lieu de visage et un sourire mauvais vient saluer la belle journée qui commence.

Elle n’a jamais aimé les animaux. Et surtout pas les chats, ces bêtes vicieuses qui refusent de se laisser apprivoiser ! Celui-là, c’est son fils qui le lui a fourgué sept ans plus tôt, au moment où il a quitté la maison pour se marier. Dans un panier enrubanné, agrémenté de tout un tas de niaiseries sur les méfaits de la solitude, le réconfort apporté par un petit compagnon dont il faut prendre soin et pour qui vous êtes tout au monde. Ce genre d’inepties… Elle a remercié, sans même se donner la peine d’accorder un regard à la frêle boule de poils, puis est retournée dans sa cuisine où elle a pris un malin plaisir à répandre la moitié du contenu de la salière dans le plat qu’elle préparait pour le dîner.

Elle n’aime pas les chats, mais elle déteste encore plus son fils et sa bru. A chacune de leurs visites, elle se débrouille pour leur gâcher la journée. Elle peut ainsi passer des heures à se lamenter sur ses problèmes physiques, juste histoire de leur donner mauvaise conscience. Qu’ils en arrivent presque à se sentir honteux d’être heureux et en pleine santé. Elle ne leur fait grâce d’aucun détail. Avec une précision de clinicien, elle décrit la couleur et la consistance de ses selles, en commente l’ampleur et la fréquence, expose les subtiles nuances de ses expectorations, analyse ses humeurs, dissèque ses abcès, ses boutons de fièvre, ses furoncles et autres pustules. Elle leur dresse un tableau apocalyptique de ses catarrhes et de ses dyspepsies, de ses inflammations et de ses fluxions. Rien ne leur est épargné de ses plus intimes déroutes. Et puis, là-dessus, elle leur impose de reprendre une part de clafoutis : « A votre âge, on n’a pas le droit de ne pas profiter des bonnes choses. Pensez un peu à ceux qui, comme moi, sont sans cesse obligés de se priver ! » Le tout ponctué d’un rot énorme qu’elle fait semblant de vouloir étouffer avec sa main.

Les paupières toujours closes mais l’oreille aux aguets, Tiburce suit pas à pas le déplacement de sa maîtresse à travers la pièce. Il se méfie d’elle. L’expérience lui a appris que la caresse des mains froides et arthritiques peut brusquement se muer en étranglement. Comme ça, sans raison apparente. Et puis stagnent quelque part, très loin au fond de lui, les remugles d’une formidable peur. Une terreur ancienne que réveille chaque matin le bruit de l’eau jaillissant en cataracte du robinet pour remplir l’arrosoir de la vieille. A chaque fois, poussé par un élan irrésistible, Tiburce court se réfugier sous le buffet du salon et y demeure tant que dure l’arrosage des plantes vertes.

Parvenue face à l’appui de la fenêtre, la vieille repousse les persiennes et fait la grimace. Le temps est radieux. Les gens vont sortir de chez eux. L’occasion rêvée de surprendre quelque chose d’intéressant. Elle n’aime rien tant qu’épier les passants, tirer prétexte de petits détails, en général insignifiants, pour leur inventer des histoires sordides et des vices inavouables. A longueur de journée, dissimulée ainsi derrière ses rideaux, elle se gave de fiel et de malveillance. Une façon qui en vaut bien une autre de remplir le gouffre amer de son existence.

Il fait grand soleil. Autant dire que son fils et sa bru ont bien choisi leur journée pour effectuer leur visite mensuelle ! Ils vont la priver de sa distraction favorite ! La vieille laisse échapper une grossièreté. Qu’a-t-elle fait au bon Dieu pour mériter cela ? Elle a donné trente ans de sa vie, ses plus belles années, à son ivrogne d’époux qui n’a rien trouvé de mieux, pour la remercier, que de calancher à même pas cinquante ans. La pension de reconversion représente une vraie misère. Quant à l’autre grand échalas, le fils malgracieux et mal aimé, elle a cru pouvoir le placer sous sa coupe, lui faire payer, principal et intérêts compris, la dette du père. Je t’en fiche ! Voilà t’y pas qu’à presque quarante ans, il a fini par trouver chaussure à son pied ! Une grande bringue ramassée un soir de beuverie lors d’une fête de village. Le temps que la vieille prenne conscience du danger et l’affaire était déjà conclue. Les deux comparses l’ont abandonnée, la condamnant à crever de solitude et d’ennui sous les yeux de ce maudit greffier.

Constatant que sa maîtresse ne bouge pas de la fenêtre, Tiburce abandonne son coussin pour sauter sur le fauteuil, face au poste de télévision. Il a coincé là, entre le siège et le dossier, une pièce d’étoffe chipée dans la chambre de la vieille. Lorsqu’il est certain que celle-ci ne peut pas le surprendre, il se livre volontiers à ce genre de rapines. C’est sa façon à lui de marquer son territoire, d’affirmer sa présence face à l’hostilité de cette femme aux réactions aussi violentes qu’imprévisibles.

L’étoffe laisse entendre un crissement soyeux lorsque l’animal y plante ses griffes avec délice.

Toujours debout devant la fenêtre, la vieille ne prête plus attention au chat. Perdue dans ses pensées, elle songe à la précédente visite de son fils et de sa bru. Elle avait pris elle-même l’initiative de les inviter, invoquant comme prétexte le week-end de la Toussaint. Ce serait, avait-elle prétendu, l’occasion d’aller se recueillir pour la première fois ensemble sur la tombe du père. Une façon de signifier à Micheline – c’était le prénom de la grande bringue – qu’elle faisait définitivement partie de la famille. Au téléphone, son fils n’était pas parvenu à masquer complètement sa surprise. Du temps où il vivait encore avec elle, jamais sa mère n’avait manifesté le moindre émoi le jour de la fête des morts. Les rares fois où elle avait évoqué le souvenir de son défunt mari, c’était pour reprocher au fils d’avoir hérité des innombrables défauts du père.

Au jour convenu, elle avait fait semblant d’avoir oublié son invitation. Quand ils avaient sonné à la porte, elle était allée leur ouvrir, une serviette autour du cou, la bouche dégoulinante de sauce tomate. Elle avait feint la surprise, leur avait proposé de partager sans façon son plat de nouilles tièdes. « Mais aussi, c’est ta faute, grand dadais ! Pour une fois que tu daignes me rendre visite, tu aurais pu prévenir ! ». La vieille avait savouré leur gêne silencieuse. Comme elle l’avait espéré, ni lui ni sa godiche de femme n’avait osé protester. Alors elle les avait laissés mijoter dans leurs habits de deuil tout l’après-midi, leur infligeant le programme de télévision le plus débile qu’elle avait pu trouver.

Le soir venu, un peu avant l’heure du souper, elle les avait brusquement congédiés. Avec les retours du week-end, ils avaient dû mettre plusieurs heures pour rentrer chez eux. Bien entendu, elle avait gardé pour elle le pot de bégonias qu’ils avaient apporté. Les fleurs avaient tenu presque un mois entier. Au cimetière, elles n’auraient pas duré huit jours !

Encouragé par l’immobilité persistante de sa maîtresse, Tiburce se couche en boule dans le creux du fauteuil et commence à déchiqueter la pièce d’étoffe à petits coups de dent rageurs. Dans l’univers étriqué qu’il partage avec la vieille, le quotidien se répartit assez équitablement entre siestes et affrontements larvés. Au fil des mois, il a appris à profiter du moindre instant de répit offert par l’adversaire.

Hélas pour le roué félin, cette trêve-là ne dure pas. Un cri horrifié retentit dans la pièce.

Sa chemise de nuit ! La toute neuve qu’elle a commandée un mois plus tôt dans le catalogue de la Redoute ! La vieille croit qu’elle va attraper un coup de sang en reconnaissant l’espèce de charpie que le chat tient dans sa gueule. Elle fait deux pas dans la direction de l’animal en vociférant de plus belle. Tiburce se dresse sur ses pattes, hérissant les poils de son dos, montrant les crocs. Un feulement rauque répond aux insultes de la vieille.

Il y a alors un instant de fragile équilibre. Les deux adversaires se font face, à moins de deux mètres l’un de l’autre, et semblent se défier à distance. La vieille songe avec amertume qu’elle n’aurait jamais dû laisser sa chance au chaton, lorsque, sept ans plus tôt, elle a croisé son regard affolé tandis qu’elle tentait de le noyer au fond de la baignoire. Les bons sentiments ne sont jamais payés de retour. Vieille antienne qu’on a le tort d’oublier dès que s’offre à nous l’occasion de mendier quelques miettes d’amour.

Aujourd’hui, ce n’est plus la pitié que lui inspirent les prunelles dorées mais une haine irrépressible. Ces deux charbons ardents, incroyablement mobiles, la narguent. Ils sont libres et fiers comme la jeunesse. Et soudain la vieille, dans une terrifiante illumination, a la vision de ce que sera le reste de sa vie. Une décrépitude inéluctable, un décompte atroce mesuré par les allées et venues de ce félin cynique, placé là tout exprès par son salopard de fils.

Cette révélation joue le rôle d’un formidable aiguillon. Avec une vivacité qu’elle ne se connaissait pas, la vieille saisit la toile cirée sur la table et la jette à la tête du chat.

Trop habitué aux gestes mesurés et aux lenteurs domestiques, Tiburce se laisse surprendre. Empêtré dans le filet improvisé, il n’a pas le temps de comprendre ce qui lui arrive. Une masse énorme s’abat sur son échine et la brise net.

Les yeux fixés sur la pendule accrochée au mur, la vieille maintient sa prise, étouffant les ultimes soubresauts qui animent la toile cirée. Dans deux heures, son fils arrivera avec sa pouffiasse pour déjeuner. Deux heures. C’est juste le temps qu’il lui faut pour préparer sa fameuse recette de civet au cidre.

Elle leur en fera bouffer jusqu’à l’indigestion.

Eric FOUASSIER,

Verrières-Le-Buisson